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Qu'est-ce que la philosophie ?

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LA COMMUNICATION DE LA PHILOSOPHIE

Automne 1992

Annonce

Il peut sembler qu’étant une discipline parmi d’autres, la philosophie se transmette simplement, de la même manière que les autres modes de connaissance. Cependant les philosophes n’ont pas toujours été de cet avis, et ils ont vu une difficulté particulière à la communication de la philosophie. Citons par exemple Nietzsche, Kierkegaard ou Wittgenstein, qui ont développé un ensemble de réflexions spécifiques sur ce sujet. Y aurait-il donc une difficulté particulière à la communication de la philosophie ?

Nous aborderons cette question par l’analyse de quelques ouvrages dans lesquels elle se pose avec une évidence particulière :

Kierkegaard, Les Miettes philosophiques

Nietzsche, Zarathoustra

Wittgenstein, Investigations philosophiques

 

Introduction

1. Thème

Le thème de ce séminaire est la question de la nature de la communication de la philosophie, c’est-à-dire de la manière dont une philosophie peut être communiquée par son auteur ou celui qui la possède d’une façon quelconque à celui qui désire la connaître. Cette question suppose que la manière habituelle dont le sens commun comprend les deux termes de communication et de philosophie peut provoquer une difficulté lorsqu’on les rapporte l’un à l’autre. Pour autant, cette présupposition n’implique pas une réponse déterminée. Il se pourrait que les difficultés ne soient qu’apparentes et que les conceptions du sens commun se confirment, c’est-à-dire que la philosophie se communique sans problèmes comme d’autres formes de connaissances. Ou au contraire, la difficulté peut s’avérer réelle, et alors il s’agit de chercher à comprendre d’où elle vient. Il faut trouver alors dans la nature de ce qui doit se communiquer en philosophie les raisons pour lesquelles la transmission habituelle ne convient pas dans ce cas.

Cette question renvoie évidemment au contexte de celles qui se posent à propos des discours de la philosophie en général. On comprend en effet que la communication dépende de la forme du discours utilisé, et qu’inversement les exigences de la communication commandent certaines formes de discours et en excluent d’autres. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles le discours philosophique peut constituer un thème de réflexion de la philosophie. D’abord, en tant que la philosophie se communique, elle a besoin d’un véhicule approprié, comme toute science d’ailleurs. Dans ce cas, la question de la spécificité du discours philosophique renvoie à celle de la spécificité de la philosophie elle-même. Mais, inversement, nous abordons concrètement la philosophie par son expression, dans le discours, de sorte que la nature du discours philosophique est déterminante pour notre façon de concevoir la philosophie. Enfin, il n’est pas exclu que la philosophie et son discours ne soient que deux faces d’une seule et unique réalité, de sorte que tous les deux se comprennent ensemble.

2. Position du problème

S’il y a une difficulté dans l’idée de la communication de la philosophie, c’est à cause de la contradiction entre une représentation courante de ce qu’est la communication et la forme de représentation qu’exige la philosophie. Il faut donc envisager les deux termes. Et puisque notre but est de découvrir ce que devrait être la communication philosophique, alors que nous avons, comme préjugé commun, une opinion sur ce qu’elle est, le mieux est de partir de ces présupposés concrets.

Or, nous sommes dans une université, c’est-à-dire dans le lieu par excellence de la pratique des sciences, recherche et enseignement. Et, dans ce cadre, la philosophie apparaît comme une simple discipline parmi d’autres. Or, dans notre civilisation, c’est à l’université que la philosophie trouve de plus en plus exclusivement son lieu. C’est pourquoi la critique des conditions de la philosophie est en partie également une critique de l’institution dans laquelle elle se trouve. Notons à cet égard un paradoxe. Car l’idée que la philosophie a une fonction critique fait partie de sa définition institutionnelle. La place de la critique lui est assignée comme sa place. Mais la nature de la critique est de faire passer devant son tribunal toutes les formes d’autorité, y compris la sienne propre. Par conséquent, assigner une place à la critique est en un sens impossible, puisque la critique va porter nécessairement aussi sur l’autorité qui lui assigne sa place. Par conséquent, on ne peut lui donner une place qu’en lui laissant prendre sa place. Autrement dit, la tâche de la philosophie est toujours de sortir de son cadre préétabli, pour le soumettre à sa propre critique. Et c’est aussi ce dont il s’agit ici, à propos de la communication.

Quelle est donc la forme de communication qui encadre la recherche et l’enseignement philosophique dans l’université, et que le public d’aujourd’hui s’attend à voir utilisée par les philosophes? Il ne s’agit pas pour nous de développer une théorie savante particulière, mais de dégager autant que possible le lieu commun à partir duquel se forment les attentes de chacun à propos du discours philosophique. Cette idée est donc très familière, et même la plus familière. La philosophie est considérée comme une forme de science, c’est-à-dire comme une discipline théorique. Or que se passe-t-il dans ces disciplines? Il y a des chercheurs, qui élaborent les théories selon des méthodes variables, dont les spécificités sont propres à chaque discipline. Ces chercheurs sont des sortes d’explorateurs, dont le but est de découvrir la vérité sur leur objet particulier. Ils sont aussi des inventeurs, dans la mesure où ils fabriquent des sortes de pièges, parfois très complexes, pour saisir ces vérités. En fin de compte, ils trouvent quelque chose, qu’ils ramènent dans leurs filets. Selon diverses procédures, ils vérifient l’authenticité de leur découverte, mettent en ordre les nouveaux apports en fonction des connaissances déjà acquises, et font ainsi avancer la théorie vers une forme plus évoluée, qui contient le plus grand nombre de vérités acquises. A ce moment, les vérités avérées sont prêtes à être enseignées. Cet enseignement prend pour l’essentiel la forme d’une transmission. Le détenteur de la vérité trouve un véhicule capable de la faire passer dans celui qui doit la recevoir. Ce véhicule est d’abord le langage, plus précisément un langage épuré, précisé, de manière à ne lui laisser transporter que les informations pertinentes. C’est ensuite une organisation du discours, dans lequel l’ordre des informations est calculé pour mettre entre elles le plus possible de rapports directs, et pour effectuer une progression dans laquelle les suivantes se rapportent aux précédentes. C’est enfin une série de moyens psychologiques destinés à maintenir l’attention des esprits, à favoriser la mémorisation, etc. Bref, la communication ainsi entendue est une transmission d’informations. Et la communication de la science n’est pas autre chose fondamentalement que l’information la plus courante. Certes, il s’agit ici de théories, mais les théories ne sont dans cette perspective que des informations plus complexes, ou des complexes d’informations, ce qui revient au même. Dans tous les cas, ce qui est typique, c’est la possibilité de distinguer entre un corps d’informations et le processus de leur transmission. Ce corps d’informations est en principe complet avant que d’être transmis, et la transmission ne doit rien modifier aux informations qui passent. Il est vrai que c’est idéalement seulement que les ensembles théoriques existeraient indépendamment de leurs véhicules. Car dans la réalité concrète, le stockage des informations se fait déjà sur les véhicules qui serviront à les transmettre, et aucun esprit ne les possède toutes en dehors de leur codage dans les langages qui servent à la fois à les transmettre et à les conserver, si bien que le stockage lui-même n’est qu’un cas particulier de la transmission.

Examinons le rôle du langage dans cette forme de transmission. Il agit comme un véhicule pour les informations, disions-nous. Or les informations ont cette propriété de se laisser en principe séparer en des éléments relativement simples. Elles se composent également. Et souvent l’information consiste dans la composition d’autres informations. C’est d’ailleurs pourquoi, dans la transmission de théories, en tant qu’informations très complexes ou systèmes d’informations, il faut présenter les informations plus élémentaires avant d’en venir aux plus complexes, qui se réfèrent aux premières et les relient. Le langage doit donc être articulé pour permettre cette composition, et il doit s’analyser en éléments simples qui correspondent chaque fois aux éléments d’information à transmettre. L’idéal de cette sorte de transmission serait celle dans laquelle on pourrait disposer d’un langage constitué à partir d’éléments simples correspondant de manière non ambiguë à des informations simples, dont certaines d’ailleurs seraient des relations qui permettraient la composition de toutes les informations voulues. C’est les mathématiques qui paraissent avoir atteint du plus près cet idéal. Voyons donc le modèle de cette forme de transmission dans l’exemple simple d’une proposition arithmétique: 2 + 3 = 5. On peut la comprendre comme une suite de signes non ambigus qui apportent chacun leur information pour former l’information complexe (comme on peut se le représenter en prenant l’exemple simple de sacs de cailloux ou de suites de bâtons).

Le cas des mathématiques est intéressant dans la mesure où, malgré sa clarté, son apparente simplicité, il comporte toute la complexité possible des systèmes d’information. C’est pourquoi il peut être le modèle sur lequel s’est d’ailleurs constituée l’informatique. Toutefois, il semble qu’apprendre les mathématiques, ce soit plus que de déchiffrer des formules et de les mémoriser. Il faut faire des opérations, les comprendre plutôt que de les retenir simplement, et s’exercer à leur pratique. Il semble qu’il y ait ici quelque chose dans l’enseignement des mathématiques qui échappe à la transmission de l’information. Remarquons déjà que la formule de l’équation indique la règle qui autorise la substitution de ses deux membres l’un par l’autre. Il y a donc deux éléments qui sont présents et qui paraissent dépasser la simple information : l’un opératoire, l’autre normatif. L’équation me dit qu’il faut faire une opération d’une certaine manière.

Mais précisément, le caractère opératoire ne fait pas sortir de l’information, en tant qu’il se réfère seulement à la composition qui lui est essentielle. Les informations s’ajoutent précisément et se substituent les unes aux autres dans des systèmes. Il se trouve simplement que, dans certains cas, les opérations sont l’essentiel, dans d’autres qu’elles sont plus limitées. Prenons un cas tout inverse, où la mémoire paraît jouer le premier rôle, et envisageons l’apprentissage en géographie de la simple position des lieux sur une carte. Là aussi, les diverses informations devront s’ajouter. Là aussi un certain exercice est nécessaire pour effectuer les opérations qui permettront de retrouver toutes les informations implicitement comprises dans celles qui ont été apprises. Certes, on pourrait en principe apprendre toutes les informations de manière distincte, et toutes les mémoriser, au lieu de les retrouver, puisque les informations restent en principe distinctes à l’intérieur du système. Mais de la même manière, on pourrait à la limite apprendre l’arithmétique uniquement par la mémoire, et au lieu d’effectuer les multiplications, apprendre par cœur toutes les multiplications possibles avec leur résultat, comme on le fait pour une partie d’entre elles dans le livret. Un livret infini comprendrait aussi toute la science de l’addition, d’une certaine manière.

Quant au caractère normatif qu’on trouve dans l’équation, il semble qu’elle soit aussi un trait de toute information. Chaque information est en effet simultanément une règle, dans la mesure où elle informe d’une vérité. Si elle est information, elle se transmet avec autorité. Au minimum, elle autorise la répétition de l’affirmation qu’elle comporte. En général elle autorise l’application des opérations qu’elle contient à l’intérieur du système auquel elle appartient explicitement.

Il n’est pas question d’examiner à présent si la transmission des informations est effectivement suffisante dans les autres disciplines scientifiques. Elle paraît suffire généralement, du moins pour ceux qui vont se contenter d’appliquer leur science, sinon pour les chercheurs dans leur activité de recherche. Mais, en philosophie, est-elle le bon modèle de communication, même pour les philosophes non chercheurs, si cette formule a un sens ?

Supposé que la philosophie soit informative, alors il faudrait concevoir qu’elle consiste en une théorie, ou en diverses théories, en tant que systèmes d’informations. A première vue l’idée n’est pas absurde. Ou du moins, on la trouve représentée. Par exemple, certains estiment que la vraie philosophie consiste en une doctrine particulière, qu’elle soit celle d’un philosophe privilégié (Aristote, Thomas d’Aquin, Kant, Hegel, etc.) ou le développement d’une tradition (le néothomisme, la phénoménologie, la philosophie analytique, etc.). Et dans ce cas, la question de la transmission de la philosophie ne pose pas d’autres problèmes que celle de la transmission de n’importe quelle autre discipline scientifique.

Cependant il naît aisément un doute sur la valeur de cette façon de considérer la philosophie. En effet, les philosophies sont multiples, comme les traditions, et elles restent concurrentes, sans pouvoir se concilier entièrement. Or l’absence de consensus entre les divers courants philosophiques empêche l’autorité de s’établir aussi fermement que dans d’autres disciplines. Et surtout, il y a une raison plus profonde de douter que l’autorité puisse avoir ici le rôle qu’elle a ailleurs. En effet, supposé qu’on tienne à l’aspect critique de la philosophie, alors non seulement celle-ci soumet à la critique toutes les autorités étrangères, mais elle y soumet également la sienne propre. Dans ces conditions, il n’est plus possible de présenter la philosophie comme un système d’informations sur un objet spécifique, par exemple les idées vraies ou l’être des choses.

Il reste certes toujours possible de traiter les textes de la philosophie comme des objets sur lesquels on peut donner des informations. Une certaine manière de faire de l’histoire de la philosophie pourra recourir à ce moyen afin de s’aligner sur les autres disciplines. Mais ce procédé n’est possible qu’à condition de ne plus faire justement que de l’histoire, ou une science quelconque portant sur les textes philosophiques, au lieu de philosophie. Cette pratique est répandue, mais il est douteux qu’elle soit généralement très cohérente. En effet, est-ce comprendre une philosophie que de savoir quel est le contenu informatif de son discours ? Il est bien connu, même chez les philosophes membres de l’institution scientifique, qu’on apprend vraiment la philosophie qu’en apprenant à philosopher. C’est dire que la philosophie ne s’acquiert pas comme une science qui puisse nous être transmise, puis enregistrée en mémoire, mais qu’elle représente plutôt une forme d’activité dont on doit se rendre capable.

Si tel est le cas, c’est autre chose que les sciences qui peut à présent nous servir de modèle, à savoir la communication artistique. Car ici aussi, il s’agit d’autre chose que de transmettre des informations. Il y a communication, mais sous une autre forme. Cela ne veut pas dire que l’information n’intervienne pas du tout. Ainsi, le pianiste peut apprendre la partition qu’il veut jouer par cœur, et ce sont des informations qu’il mémorise ainsi. Mais il n’admettra pas de considérer que la composition qu’il joue consiste en ses informations. Ce que la musique communique, c’est évidemment autre chose que les informations contenues dans la partition.

Néanmoins, répliquera-t-on, qu’est-ce qui empêche qu’en philosophie, même la pratique soit transmise sous la forme d’un code à suivre, un peu comme c’est le cas pour les mathématiques, par exemple, ou même pour le musicien, dans la mesure où il se contente de suivre la partition comme un ensemble d’instructions pour réeffectuer la composition dans le milieu sonore ?

On sent que cette méthode resterait inappropriée. Il y aurait en effet paradoxe à vouloir ainsi codifier la philosophie dans son activité critique. Étant donné que la critique peut porter sur tout, y compris sur la philosophie elle-même, toute autorité, toute règle extérieure à sa propre activité se trouve mise en question. Par conséquent, la critique ne peut accepter d’instructions qu’elle ne se soit pas données elle-même. Ce paradoxe peut se formuler de la manière suivante à propos de la pédagogie, dans la mesure où celle-ci veut éduquer à la liberté : il s’agit de « former » des esprits libres ou autonomes. Mais un être n’est autonome que s’il se donne à lui-même ses propres règles, tandis que la situation dans laquelle un maître enseigne à un élève implique une autorité extérieure à l’esprit de celui-ci. Il y a donc contradiction entre les deux : car comment la dépendance pourrait-elle rendre autonome ? Or s’il est vrai que la philosophie soit l’œuvre d’un esprit autonome, et qu’elle ne puisse se comprendre que par des esprits autonomes, en tant qu’ils font surgir de leur propre fond leurs pensées, le modèle de la communication par transmission d’informations ne convient plus ici.

Puisque la communication dépend de la nature de ce qui se communique, il semble que pour savoir quelle est la nature de la communication philosophique, il faille commencer par résoudre la question de savoir ce qu’est la philosophie. En un sens, c’est vrai. Mais dans ce cas, il faudrait apprendre ce qu’est la philosophie avant de la communiquer. Nous avons vu pourtant qu’il n’y a peut-être pas de savoir de ce qu’est la philosophie qui soit préalable par rapport à l’activité de la pensée philosophique elle-même. Pour que ce savoir préalable soit possible, il faudrait qu’il dépende d’une autre discipline que la philosophie, par exemple d’une science de la philosophie qui pourrait élaborer des théories susceptibles de se transmettre comme ensemble d’informations sur la philosophie. Nous avons déjà vu le problème qu’il y aurait à concevoir cette science si la philosophie est définie comme devant être critique, par exemple. Mais, si une telle science préalable n’existe pas, c’est par la philosophie qu’il faut apprendre ce qu’elle est. Seulement, il faudrait donc déjà connaître la philosophie pour savoir ce qu’est sa communication, et pouvoir donc la communiquer et se la faire communiquer. Bref, la communication de la philosophie deviendrait inutile, parce qu’elle viendrait trop tard.

Il faut donc supposer qu’il existe une forme de communication de la philosophie qui fonctionne effectivement dans notre rapport à des textes philosophiques, et que, en entrant dans le mouvement de la pensée philosophique, nous devons pouvoir le ressaisir, de telle manière que nous apprenions du même coup ce qu’est la philosophie et ce qu’est son mode propre de communication. En un sens, puisqu’il faut philosopher pour apprendre la façon dont la philosophie se communique, c’est une sorte de philosophie de la communication de la philosophie qu’il s’agit de découvrir. Et s’il se confirme que la philosophie n’est pas une théorie ou un système d’informations qui se transmettent, le résultat de notre enquête ne sera probablement pas à son tour une théorie de la communication philosophique.

Mais est-il raisonnable de supposer que la philosophie puisse être autre chose qu’une théorie ? Quelle autre conception pourrions nous en faire ?

Peut-être qu’une des premières idées qui vienne à l’esprit, puisque nous soupçonnons un lien étroit entre la nature de la philosophie et la forme spécifique de sa communication, serait de nous tourner vers le courant de philosophie de la communication qui a actuellement beaucoup d’importance en Allemagne. En effet, dans le sillage d’un Mill, pour les maîtres de ce courant, Lorenzen, Apel ou Habermas, la pensée philosophique est fondamentalement dialogique, elle naît dans les formes mêmes de la communication. Il y a là en un sens une réponse à notre question, mais qui ne peut pas nous satisfaire immédiatement. Car au lieu que nous constatons qu’il existe des philosophies et qu’il y a un problème à comprendre la façon dont elles se communiquent, ce genre de théorie de la philosophie communicative suppose qu’il existe un phénomène premier, dont on peut partir, la communication, et qu’il faut comprendre la philosophie à partir d’elle. Par exemple, Lorenzen essaie de montrer que la raison a son fondement dans les structures du dialogue. Toute la logique, selon lui, n’est que la forme de la discussion, les règles qu’on doit se donner si l’on veut pouvoir discuter. Mais alors, dans la mesure où la philosophie est elle-même discursive, elle se développe au sein de la communication telle qu’elle a lieu dans la discussion. Il y a affrontement de thèses. Et les thèses sont saisies comme l’information de ce qu’est l’opinion adverse. Bref, la communication de la philosophie ne paraît toujours pas supposer autre chose que la transmission théorique. Notons qu’il y a cependant d’autres conceptions de la philosophie qui refusent cette assimilation. Je prends simplement deux exemples récents de réflexions sur la nature de la philosophie : L’Oubli de la Philosophie, de J.-L. Nancy (p. 13-14), et Qu’est-ce que la Philosophie ? de G. Deleuze et F. Guattari.

Pour aborder la question de la communication de la philosophie de manière philosophique autant que possible, le mieux est de l’envisager dans les textes mêmes des philosophes qui se posent cette question en même temps qu’ils s’efforcent de pratiquer cette communication, et de les suivre dans la réflexion concrète de leur pratique. Je vous propose donc de les lire selon deux perspectives : en suivant leurs développements « théoriques », ou ce que disent immédiatement leurs arguments sur le sujet, mais aussi en cherchant quelle est leur pratique réelle de la communication. Cette deuxième perspective requiert que nous réfléchissions également à ce qui se passe lorsque nous lisons et que nous expérimentons alors (avec succès ou non) la communication de la philosophie.

 


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