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Qu'est-ce que la philosophie ?

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LES DISCOURS DE L’ÉTHIQUE

Automne 1995

Annonce

Pour certains, l’éthique est une partie de la philosophie en tant que théorie de ce qui concerne la morale. Pour d’autres, elle est la philosophie même envisagée sous son aspect pratique. Dans la mesure où l’éthique n’est justement pas simple théorie, mais discours édifiant, prescription, exercice de sagesse, etc., elle implique des discours spécifiques dont il s’agit d’analyser les propriétés.

Dans cette recherche, le séminaire étudiera quelques textes d’éthique divers de philosophes tels que Montaigne, Spinoza, Kierkegaard, Nietzsche, Hare, etc., dont la liste retenue est la suivante :

La Rochefoucauld, Maximes

Kierkegaard, Miettes philosophiques

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

Montaigne, Essais, livre 1

Spinoza, Éthique

 

Introduction

1. Thème

Le thème de ce séminaire est la question de la nature des discours de l’éthique. En tant que l’éthique se présente simplement comme une discipline philosophique parmi d’autres, comme la métaphysique, l’esthétique, la théorie de la connaissance, etc., il semble d’abord que son discours ne pose pas de problème particulier, parce qu’il est simplement celui de la philosophie en général. Et si l’on conçoit la philosophie comme une sorte de science, divisée justement en plusieurs disciplines particulières, dont l’éthique, alors il semble que le discours de l’éthique soit non seulement celui de la philosophie en général, mais celui de la science, plus généralement encore. Pourtant, cette conception de la philosophie comme science, et de l’éthique comme discipline scientifique n’est pas la seule. On trouve parmi les philosophes nombre de moralistes, qui ne se contentent pas de réfléchir abstraitement sur l’éthique, mais qui prétendent élaborer des positions morales et intervenir dans la formation morale des hommes. Dans ces conditions, il n’est plus possible de supposer à priori que les discours de l’éthique se réduisent simplement au discours théorique des sciences, et il s’agit de déterminer s’il a éventuellement des traits spécifiques.

Comme l’éthique est liée à la philosophie, dont elle est une branche ou une face, selon qu’on veut concevoir leur lien d’une manière plus lâche ou plus étroite, le problème posé concernant la manière dont l’éthique peut agir moralement, plutôt que de se renfermer dans une pure recherche théorique, se rapporte à la question plus générale de la nature des discours de la philosophie. Dans ces conditions, si l’éthique est une branche de la philosophie, alors non seulement la nature du discours de la philosophie détermine celle du discours éthique, mais inversement la nature du discours philosophique elle-même est déterminée par le fait qu’elle est éthique dans l’une au moins de ses disciplines. Et s’il se trouvait que le lien entre la philosophie et l’éthique soit plus intime, voire, à la limite, que la philosophie se confonde avec l’éthique, comme cela semble être le cas chez certains moralistes ou philosophes (comme Socrate, Épictète, Sénèque ou Montaigne), alors les deux questions, de la nature du discours de la philosophie et de l’éthique se confondraient. Quoi qu’il en soit, tant que l’éthique n’a pas été séparée de la philosophie, les deux questions restent liées, et il importera d’une part de tenir compte du caractère philosophique de l’éthique, et d’autre part de tenir compte de la portée des résultats de la recherche sur la nature des discours de l’éthique pour définir la nature du discours philosophique.

On voit donc que notre problème touche à la question de la définition de la philosophie elle-même. Car la forme pertinente du discours d’une discipline dépend certainement de la nature de cette dernière. Et d’autre part, notre question implique celle du rapport entre l’éthique et la philosophie, c’est-à-dire que la nature de l’une et l’autre apparaissent comme devant se comprendre ensemble.

2. Position du problème

Nous avons vu que l’éthique pouvait être considérée comme une sorte de discipline scientifique dans un sens large, c’est-à-dire comme une branche de la philosophie, envisagée elle-même comme l’une des sciences, dont les objets seraient par exemple, les lois de la logique, les principes moraux et esthétique, la nature de l’être ou de la connaissance, et ainsi de suite. Si tel était le cas, l’éthique, comme la philosophie, serait en principe une science objective, non pas en ce sens qu’elle éliminerait toute opinion subjective, mais au sens où elle serait, elle aussi, science d’un certain objet, donné à la considération de tous, comme le sont les objets des autres sciences. Dans cette hypothèse, le problème que nous nous posons n’aurait pas lieu de nous retenir, ou du moins, il deviendrait relativement facile à résoudre. Ou plutôt, il se poserait dans les termes généraux suivants : quel doit être le langage de la science ? La question a sans doute son intérêt propre, mais on verrait mal pourquoi choisir de l’aborder à travers les discours de l’éthique, plutôt que de choisir des disciplines plus centrales, comme la physique, la biologie, la linguistique ou l’économie.

Or, cette conception de l’éthique comme théorie de caractère scientifique est très présente dans notre culture. Elle est impliquée par exemple dans la notion d’une éthique appliquée. En effet, s’il y a une discipline qui se soucie de l’application, c’est dans la mesure où il existe une théorie pure, qu’il s’agit d’appliquer, c’est-à-dire de mettre en œuvre dans les conditions concrètes de notre réalité. L’analogie se fait ici avec les sciences de la nature et les techniques, les unes cherchant à élaborer des modèles théoriques abstraits pour rendre compte de la structure naturelle du monde physique, les autres partant de ce fondement pour appliquer ces théories à des problèmes pratiques concrets et leur trouver des solutions. La disposition de l’esprit est différente en principe dans ces deux activités. Pour le savant pur, les théories qui expliquent la nature constituent son objet, de même que la nature à expliquer, puisqu’il lui revient d’élaborer et de modifier ces théories elles-mêmes. En ce sens, il s’agit de science fondamentale, en tant que l’activité théorique porte sur l’ensemble de ce qui justifie la théorie, y compris les principes de cette dernière. Et même si, dans la pratique, la plupart des savants se contentent de faire porter leur attention sur une partie seulement de la théorie au sein de laquelle ils travaillent — et même sur une branche relativement dérivée de celle-ci —, de sorte qu’ils ne sont guère en position, du moins immédiatement, de toucher à ses fondements, il n’en demeure pas moins qu’en principe ils sont concernés par ces derniers, et qu’ils peuvent être amenés à les remettre en question sans sortir du cadre de leur activité scientifique. En revanche, pour le chercheur technicien, soucieux de science appliquée, le souci n’est plus celui de la théorie dans son ensemble, et celle-ci est admise comme donnée. Ses fondements sont acceptés par une sorte d’acte de foi en la science, un peu semblable à celui du fidèle d’une religion face à ses mystères révélés. Le regard du technicien est tourné vers les questions concrètes d’application, en fonction d’une fin pratique à atteindre. Et même si, par hasard, la recherche en science appliquée venait buter sur des problèmes susceptibles de remettre en question certains fondements de la science, ce serait de manière marginale, comme un effet secondaire, qui ne concerne pas directement cette recherche, mais renvoie justement à la compétence de la science fondamentale.

S’il y a une éthique appliquée, en analogie avec la science appliquée, on s’attend donc à trouver également une éthique fondamentale, dont la fonction serait de chercher et d’établir les principes théoriques de l’éthique. Il y aurait donc, dans l’éthique, deux types d’activités, et de recherche, assez différents : d’un côté un souci des fondements, des principes de toute action morale, une pensée théorique orientée vers la pure théorie, sans souci direct des applications ; et de l’autre une activité orientée vers ces applications, s’appuyant sur des fondements théoriques acceptés par un acte de foi afin d’élaborer des dispositifs pratiques, des procédures, permettant de résoudre les problèmes qui se présentent dans la vie. Les chercheurs en éthique se diviseraient donc en deux espèces : ceux qui ont choisi l’activité plus théorique, qui ne considèrent le monde de l’action qu’abstraitement, qu’en observateurs, et ceux qui ont choisi de se confronter aux problèmes concrets de l’action, et qui, les yeux tournés vers eux, ne font de la théorie qu’un outil, qu’ils utilisent, mais ne construisent pas, même si, éventuellement, ils l’adaptent.

Mais quelles sont les implications de cette analogie ? Il semble d’abord que le philosophe qui se consacre à la réflexion morale sur les principes doive, pour être un pur théoricien, rester étranger au domaine de l’action. Quant au spécialiste de l’éthique appliquée, il devient une sorte de technicien. En effet, l’éthique appliquée n’est pas en réalité l’application concrète, car celle-ci n’a lieu que dans l’action elle-même, tandis que, justement, l’éthique appliquée se considère encore comme demeurant dans une certaine attitude théorique. Lorsqu’on élabore des procédures générales, abstraites, pour la résolution de certains conflits moraux, il n’est pas encore question d’entrer dans l’action et de prendre effectivement les décisions qui s’imposent, mais uniquement de mettre à la disposition des praticiens des modèles théoriques, des outils, qu’eux seuls appliqueront ou utiliseront concrètement, dans la pratique réelle. Si l’on considère maintenant la cascade partant de l’éthicien pur, pour passer par l’éthicien appliqué et aboutir au praticien, il semble que l’éthique soit considérée dans ce mouvement comme la science d’un objet naturel, dont il s’agirait d’établir les modèles théoriques, en le considérant d’abord en lui-même, puis en le rapportant aux problèmes pratiques, de telle manière qu’enfin l’homme d’action puisse adapter son action à lui, sans avoir eu à le connaître vraiment. Il faudrait donc, dans cette perspective, considérer l’objet de l’éthique comme une chose donnée naturellement, envisageable théoriquement, et, une fois aménagée, manipulable de manière purement utilitaire, comme les objets de la technique. Et, si l’éthique se préoccupe nécessairement toujours de l’action concrète, qui est toujours son objet, il faut maintenir cependant que celui qui l’envisage de la manière la plus fondamentale se trouve par là plus éloigné d’un degré de la pratique, même si, du point de vue théorique, il semble au contraire devoir y plonger d’autant plus qu’il la considère justement plus radicalement. A l’autre extrémité, la pratique de l’homme d’action se présente comme apte à être dirigée de l’extérieur, par une théorie qu’on puisse appliquer sans plus la connaître vraiment, si bien que l’action morale paraît devenir pour ainsi dire mécanique, sans plus aucun souci véritable pour les principes éthiques. Bref, dans cette perspective, il faudrait éventuellement considérer comme des accomplissements moraux les actions d’animaux bien dressés, et, pourquoi pas, de machines étroitement adaptées à un usage reconnu comme bon selon les théoriciens de l’éthique fondamentale et appliquée.

Certes, peu de philosophes accepteraient ces conséquences, si elles devaient bien résulter dans cette radicalité de la conception scientifique ou théorique de l’éthique. Pourtant, avec ou sans la distinction explicite entre une éthique pure et une éthique appliquée, la conception théorique de l’éthique que cette distinction implique est très largement partagée. Et peut-être, inversement, la conception théorique de l’éthique implique-t-elle la possibilité d’une telle gradation entre la recherche sur les purs principes, d’un côté, et l’établissement des procédures immédiatement applicables de l’autre. En effet, s’il faut distinguer dans la morale deux domaines hétérogènes, d’un côté la réflexion théorique, et de l’autre côté les décisions pratiques, alors il se pose la question de savoir quelles peuvent être les médiations entre les deux extrêmes. Et si la théorie est pure théorie, alors il faut que la question de son application vienne s’ajouter à elle, dans une certaine extériorité par rapport à elle, mais non sans rapport à elle non plus. Par conséquent, il est nécessaire qu’il existe une discipline orientée vers l’application, qui se rapporte d’un côté à la connaissance théorique, non plus pour la développer, mais pour la rapporter au monde de la pratique, et de l’autre côté aux problèmes pratiques concrets qu’il s’agit de résoudre dans le monde de l’action. La manière dont cette distinction s’opère exactement importe d’ailleurs peu. Au lieu de diviser l’éthique elle-même en une éthique théorique et une éthique appliquée, on peut aussi bien envisager que la partie plus purement théorique relève d’une autre partie de la philosophie, telle que la métaphysique, tandis que l’éthique proprement dite, prise dans son ensemble, est déjà la partie appliquée de la philosophie. Ainsi, tandis que la métaphysique pourrait déterminer ce qu’est le bien, l’éthique devrait déduire les conséquences de cette connaissance pour le comportement concret des hommes dans les différentes situations de la vie.

L’important dans cette conception théorique de l’éthique est que la connaissance et la pratique demeurent distinctes, même si elles entrent extérieurement en rapport l’une avec l’autre. Il s’ensuit qu’il pourrait y avoir d’un côté une manière juste de se comporter, sans qu’il soit utile pour l’agent de connaître les principes ultimes dont ses décisions et son action dépendent, tandis qu’il pourrait y avoir de l’autre côté une connaissance des principes moraux qui ne soit nullement morale en soi, parce qu’elle resterait indépendante, comme activité, de ces principes moraux eux-mêmes, et relevant de la seule juridiction théorique.

Dans une telle conception, le discours de l’éthique, comme pure science, est également celui des autres sciences. C’est-à-dire qu’il est descriptif, en tant qu’il donne des informations, systématiquement ordonnées, sur son objet. Il est argumentatif aussi, dans la mesure où il se réfère aux méthodes de la découverte et de la preuve scientifique, et où il tente donc de montrer comment ces informations se rapportent vraiment à l’objet qu’elles expliquent. Un tel discours doit se caractériser par sa clarté, sa précision, l’absence d’ambiguïté, ainsi que par l’adéquation avec son objet et la mise en évidence des moyens de vérifier cette adéquation. Quant au discours de l’éthique comme science appliquée, il diffère essentiellement du premier par son souci plus important de donner des instructions. Il doit en effet s’appliquer non plus à établir les principes de l’éthique, mais à répertorier et à décrire les différentes situations concrètes où se posent les problèmes moraux, à les rapporter à la théorie, et à trouver les types d’actions et de décisions qui les résoudront. S’adressant à ses collègues théoriciens, il est soumis aux exigences du discours théorique, tandis que s’adressant à l’homme de la pratique, il se trouve conduit à lui donner des instructions. Et peu importe que ces instructions soient immédiates, et qu’elles consistent en des règles relativement simples, demandant de faire telle chose dans telle situation, ou bien qu’elles soient au contraire plus médiates, en réclamant par exemple de suivre une procédure de décision qui implique certaines considérations de caractère plus théorique, par exemple.

Ainsi, constatant que les décisions sont liées à certains jeux linguistiques, il est opportun, du point de vue de la pure théorie éthique, d’étudier le langage de la morale, et de mettre en évidence son fonctionnement. On pourra croire découvrir, par exemple, qu’il implique le recours à des valeurs transcendantes, qu’il faut donc étudier aussi pour elles-mêmes, ou bien que ce n’est que de manière illusoire qu’il renvoie à de telles valeurs, mais qu’il exprime en réalité des émotions, de sorte que la morale se rapproche de la psychologie, ou qu’il a toujours fondamentalement la nature de l’impératif, et qu’il faut le comprendre à partir du commandement et le rapprocher des modes de penser juridiques, etc. Il s’ensuivra une logique concrète différente des procédures morales, selon qu’on imaginera pouvoir déduire directement les décisions de certains principes exprimant les valeurs éternelles, ou selon qu’on croira plutôt qu’il s’agit toujours d’accorder des sentiments profonds, mais divergents, entre les hommes, ou encore qu’on pensera qu’il s’agit de mettre au jour et de faire respecter plus rigoureusement une logique des impératifs. Dans chaque cas, la théorie paraîtra susceptible d’être développée pour elle-même, sans souci immédiat de ses applications, tandis que certains chemins se présenteront de même pour la relier aux différentes situations concrètes de la vie, de manière à ce qu’elle puisse justifier certaines instructions d’ordre pratique.

Cette vision de l’éthique a plusieurs arguments en sa faveur. D’abord, elle permet de ranger facilement la philosophie et l’éthique parmi les autres disciplines scientifiques. Ensuite, elle maintient une distinction qui nous paraît très naturelle, celle qu’il y a entre la théorie et la pratique. Enfin, elle correspond à un type de discours relativement simple, à savoir justement le discours théorique, par lequel la connaissance, sous forme d’informations, se transmet directement de celui qui sait à celui qui désire apprendre. De plus, comme nous l’avons vu, une telle conception théorique de l’éthique autorise la transmission de conclusions indépendamment de leurs prémisses, sous forme d’instructions à l’intention du praticien, de sorte qu’il est possible de transmettre les résultats intéressants pour la pratique de l’éthique sans devoir enseigner toute la science elle-même.

Toutefois elle pose également certains problèmes. Notre sentiment déjà accepte mal l’idée qu’une décision puisse être moralement juste si celui qui l’a prise ignore les principes dont elle découle, et on hésite à dire par exemple qu’un animal bien dressé agisse moralement du seul fait qu’il est dressé à ne rien faire de dérangeant, ou même à accomplir certains exploits, comme de secourir des personnes en danger. Nous tendons donc à attribuer une certaine valeur morale à la connaissance même des principes moraux. Surtout, parmi les nombreuses choses que nous pouvons faire, la réflexion, et jusqu’à la recherche la plus théorique, sont comprises, de sorte qu’il se pose à leur sujet des problèmes d’ordre moral également. Si cela est vrai, il n’y a plus, pour la morale, d’un côté la théorie, et de l’autre la pratique, car la théorie à son tour est une pratique, et elle doit se prendre également pour objet à ce titre. Cela est si vrai que la séparation que notre civilisation fait entre la pratique et la théorie a peut-être à son origine un caractère moral, à savoir l’idée de la contemplation comme d’une forme de vie si supérieure à la vie courante qu’on s’efforce de l’en détacher autant que possible et de lui donner la plus grande autonomie possible. Dans cet idéal, celui qui connaît le mieux le bien, par la contemplation dans laquelle il se plonge, agit également le mieux en le rejoignant dans sa contemplation.

Cette manière dont l’éthique se réfléchit activement, en se prenant elle-même pour objet, ne semble pas permettre ultimement l’approche théorique, qui suppose au contraire la distinction entre le sujet de l’étude et son objet. Même la difficulté qu’ont les sciences humaines en général du fait qu’en elles l’homme est à la fois sujet de la recherche et objet n’atteint pas le même degré extrême que dans l’éthique, sinon justement en tant qu’elles impliquent une réflexion morale. En effet, le chercheur n’y est généralement pas son propre objet sous l’aspect même sous lequel il est l’agent de la recherche, et souvent déjà, il se distingue personnellement, comme individu distinct, de ceux sur lesquels porte immédiatement son étude. Au contraire, dans le cas de l’éthique, il se pose également la question de ce que signifie et vaut la réflexion éthique elle-même, de sorte qu’elle est alors directement impliquée, dans le même sens, du côté du sujet et de l’objet. De plus, ce moment de la coïncidence entre le sujet et l’objet dans la réflexion morale n’est pas fortuit, mais absolument essentiel. En effet, les problèmes moraux ne se posent pas d’abord à propos des actions étrangères, mais à propos de celles que le sujet qui se pose la question accomplit ou doit accomplir. La question morale apparaît généralement dans un mouvement de réflexion où quelqu’un se pose la question de ce qu’il vaut mieux faire, de la meilleure décision à prendre, ou bien de la valeur de son action. Or les actions qui concernent la morale ne sont pas celles qui restent en principe étrangères à ce type de réflexion, mais au contraire celles qui y sont intimement liées. Et nombreux sont les moralistes qui estiment ce lien si essentiel qu’ils voient le moment moral dans cette réflexion même et le jugement qui en résulte, plutôt que dans les actions qui s’ensuivent. C’est ainsi qu’on dit que seule l’intention compte moralement, et non les résultats extérieurs. Or l’intention est le mouvement de la volonté qui conclut la réflexion morale, et l’exprime. On voit donc à quel point, dans la vie courante aussi bien que dans la spéculation philosophique sur le bien, l’action morale ne se distingue pas vraiment de la réflexion éthique, de sorte qu’il est impossible d’établir une théorie éthique neutre, dans laquelle le théoricien ne se serait pas impliqué moralement, ni de soumettre une décision proprement morale à des règles extérieures, découlant de principes inconnus de l’agent. Car si l’agent se contente d’agir en fonction de règles dont il ne connaît pas la valeur morale, son action ne peut justement pas être considérée comme morale au plein sens du terme, c’est-à-dire au sens où il peut assumer l’entière responsabilité de sa conduite. Et pour connaître la valeur morale des règles qu’on suit, il est nécessaire de remonter aux principes dont elles découlent, et selon lesquels se juge précisément leur valeur.

Cette implication du sujet dans la réflexion éthique interdit donc la séparation des rôles, de la connaissance et de la pratique, du théoricien et du praticien. Et par conséquent, l’éthique ainsi conçue, comme comportant la réflexion radicale sur elle-même, ne peut pas être une discipline théorique. Ce qui ne signifie pas qu’elle ne puisse être science en un autre sens, vu qu’elle vise également à savoir, et qu’elle tend même à une connaissance qui ressaisisse sa propre condition dans l’acte même de connaître. Mais précisément, par ce trait, c’est bien en un sens très différent de celui des sciences habituelles qu’elle est science à son tour. Comme la distinction du pratique et du théorique ne peut plus valoir dans cette réflexion, la connaissance n’est plus théorie, comme étude abstraite de modèles d’une réalité extérieure, mais immédiatement pratique en elle-même, engagée dans la concrétude même de ce qu’elle étudie. C’est donc nécessairement une connaissance pratique, concrète, quoique non étrangère à la pensée réflexive la plus difficile, qui caractérise l’éthique. Quant à savoir ce qu’est cette connaissance, il est très difficile de le dire. En effet, si l’éthique n’élabore pas une théorie dégagée de la pratique même dans laquelle elle s’élabore, comment la communiquer sans faire entrer dans cette pratique même ? Autrement dit, comment décrire de l’extérieur la connaissance morale ? On voit que ce projet même paraît perdre tout sens, puisque la décrire de l’extérieur, c’est introduire en elle une distinction entre la théorie et la pratique qui ne lui convient pas et qui la dénature donc.

Cependant, dans la mesure où il y a un enseignement moral possible, il faut que cette difficulté soit résolue et que les moralistes, au sens de ceux qui se sont plongés dans la réflexion éthique pour en découvrir les principes, aient trouvé des moyens de transmettre leur science singulière. Et dans la mesure où le discours a été choisi comme le moyen de l’éducation morale, il faut donc que celui-ci opère d’une autre manière que les discours théoriques, c’est-à-dire autrement que par la transmission d’une série d’informations, systématiquement organisées, et autrement aussi que sous la forme d’une série d’instructions, destinées à permettre une action formellement correcte tout en dispensant de la connaissance morale proprement dite. Quels sont donc les dispositifs discursifs qu’ont inventés les philosophes pour communiquer leur sagesse dans le domaine de l’éthique ? Voilà la question que nous chercherons à résoudre en envisageant quelques-uns des textes où s’exprime et tente de se communiquer la réflexion éthique.

J’avais remarqué que l’éthique et la philosophie paraissaient s’impliquer mutuellement, dans une mesure qui restait à déterminer. Si cela est vrai, et si l’éthique est nécessairement philosophique, alors il est probable que le caractère de sa réflexion radicale, dans les principes pour ainsi dire, soit caractéristique de la réflexion philosophique en général. Et il ne serait pas difficile de montrer que, dans la réflexion sur la connaissance même, ou sur la nature de l’être, on retrouve justement cette implication radicale du sujet dans l’objet, et inversement. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si l’éthique en son sens propre, comme réflexion activement engagée dans la connaissance de ses propres principes, est une discipline proprement philosophique, qui ne se laisse pas transformer en une spécialité séparée sans se dénaturer (pour devenir par exemple une entreprise juridique ou technique). Et on pourrait se demander si la question portant sur la nature des discours de l’éthique ne devrait pas partir d’une réflexion sur la nature du discours philosophique en général.

Mais si l’implication entre la philosophie et l’éthique est vraiment réciproque, de telle sorte que non seulement l’éthique appartient à la philosophie, mais aussi que toute philosophie est éthique, comme il semble que ce soit le cas, alors étudier les discours de l’éthique, ce n’est pas se plonger dans une étude dérivée par rapport à celle qui porterait sur le discours philosophique lui-même, mais au contraire aborder celui-ci dans l’un de ses moments caractéristiques, où il révèle particulièrement cet aspect d’implication de la pratique et de la pensée. Et si cela est vrai, alors la recherche que nous entreprenons est bien à la fois une étude sur les discours spécifiques de l’éthique et sur la nature du discours philosophique.

 


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