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POINTES


Fadeur de vos écrits, braves assemblages de lettres monotones sur des claviers aux touches molles — et non plus traces d’une pointe !

Ils écrivent comme on dessine aujourd’hui les appareils : tout y est arrondi et amorti pour la sécurité. Bien malhabile qui trouve encore à s’y blesser.

Maxime de l’auteur à la mode : flatter son lecteur pour en être flatté en retour. Maxime du lecteur à la mode : flatter son auteur pour en être flatté en retour.

Les bons écrits devraient savoir choquer ou ennuyer ceux pour qui ils ne sont pas faits. Mais c’est ce qu’ils ratent le plus souvent.

Si vous avez atteint l’âge où l’on s’est assis pour toujours, le cœur et le cerveau rassis, ne lisez pas ces pointes. Elles ne pourront plus que vous faire enrager, sans vous amuser ni vous corriger.

Nietzsche a eu la chance de s’éteindre avant d’avoir à vomir de son succès.

La qualité d’une pointe est d’être non pas tant vraie qu’acérée.

L’art de la pointe est aussi un art du viol.

Les hommes ne sont pas si différents des porcs ; leur constitution dépend aussi de ce qu’ils ingurgitent — et la plupart se goinfrent de tout ce qu’on leur jette.

J'ai fait une pointe trop mousse. Elle choque plus qu'elle ne pique.

Pourquoi cet acharnement de certains à grossir les supposés défauts de tels de leurs prédécesseurs ? Ils tromperont sans doute le lecteur naïf. Mais de plus habiles savent citer de façon à mieux taire leurs véritables sources.

Plaisante façon de converser que ces échanges perpétuels de proverbes par lesquels on s’assure de ne pas sortir des répertoires du sens commun. Beaucoup n’écrivent guère autrement.

Quel était cet auteur qui voyait dans le cerveau une sorte d’estomac et prétendait pouvoir reconnaître les esprits souffrant d'une mauvaise digestion cérébrale au fait qu’ils recrachaient des morceaux entiers de leurs lectures ? Ceux-là auront peut-être déjà retrouvé la citation.

Pourquoi tant de prétendus auteurs se fatiguent-ils à plagier, alors qu’il est si simple et si honorable aujourd’hui d’aligner les citations ?

Comme le disait Borges, au contraire de tous ces imposteurs qui s’attribuent les idées d’autrui, je préfère attribuer les miennes à d’autres.

Je voudrais qu’on élève des statues à ceux qui, le pouvant, ne publient pourtant rien. Les sculpteurs, il est vrai, n’auraient guère d’ouvrage.

Quand on leur demande pourquoi ils écrivent, les mauvais écrivains, comme les ivrognes et les commères, répondent qu’ils ne peuvent pas s’en passer.

Quand un artiste se met à se répéter, on croit lui découvrir un style. Quand un intellectuel se répète, on se met à lui supposer une pensée. Quand un vieillard n’en finit plus de se répéter, on sait qu’il est devenu gâteux.

Comment serait-il inimitable celui qui a prouvé qu’il pouvait s’imiter lui-même ?

Pour nous faire connaître leur mérite, au lieu de leurs œuvres, c’est leur sueur qu’ils nous montrent.

Quand on a peu de grâce, il est plus facile de paraître digne en travaillant qu’en jouant, car on peut alors fonder son sérieux sur une nécessité plus étrangère à soi. En ceci réside principalement la dignité tant vantée du travail.

J’ai voulu le caricaturer, mais je n’ai réussi qu’à tracer son fidèle portrait. Il était déjà sa propre caricature.

Dans une vitrine, le slogan « faussement rebelle » pour caractériser un style de vêtement à la mode me paraît révélateur d’une attitude typique de notre société, et il me vient à l’esprit la formule « faussement authentique ».  

De tout côté s’entend la clameur des hypocrites critiques, qui se complaisent à passer leurs jours dans les mauvais lieux dont ils dénoncent la puanteur. En réalité, ils se cherchent des compères en entonnant en sourdine le slogan des porcs : « Qu’on est bien dans la fange quand on y grogne ! » Et ceux qui veulent s’y vautrer sans se faire déranger en tirent argument contre la critique.

C’est lorsqu’ils conduisent aux heures de pointe qu’il faut écouter les philanthropes livrer leur véritable sentiment sur leurs congénères.

Les « bons sentiments » ! Que n’ont-ils pas justifié ? Ils sont le grand recours des hypocrites, on le sait. Mais surtout, pourquoi les trouverais-je bons quand je subis leurs mauvais effets ? Quelqu’un y fait-il appel que je me demande aussitôt quelle mauvaise intention l’y pousse.

En paroles pour les grandes valeurs, en fait pour les petites mesquineries. C’est le portrait de la plupart des prêcheurs. Mais ils trouvent tant de dupes qui ne voient d’eux que la plus belle moitié, et tant de fripons qui veulent imiter l’autre.

Il paraît qu’on trouve même des membres de l’Opus Dei déguisés en philosophes, des lâches cachés sous leur cagoule pour défendre la superstition sans risquer ni la croix ni la ciguë. Ils ont préféré prendre le Christ et Socrate comme paravents plutôt que pour maîtres.

Judas est le vrai chef des églises : il est le premier à avoir su exploiter la vie (et la mort) du Christ.

Avons-nous si tort de croire que ce qu’on nous interdit de dire, c’est la vérité ?

Ne voyez-vous pas derrière l’ennemi qu’on vous désigne, celui, plus grand encore, qui attise votre peur du premier pour vous imposer sa protection ?

Qui dénonce un complot de notables se heurte aussitôt à l’incrédulité sincère ou feinte, naïve ou rusée, des innocents et des intrigants.

L’hypothèse du complot n’explique jamais rien, paraît-il. Mais l’on n’estime pourtant pas vain d’intriguer partout à longueur de journée.

Aux yeux des faibles d’esprit et des roués, celui qui découvre le mal apparaît plus noir que celui qui le fait.

Le bonheur est le privilège des dieux, dites-vous, il nous est inaccessible, il nous faut nous contenter de moins. Assurément, et j’irai plus loin : le malheur est l’état normal de ceux qui ont accepté de renoncer à la félicité, et leur maigre semblant de bonheur ne consiste guère qu’en la réussite éphémère des tentatives de se le cacher. — C’est très bien ainsi.

A ceux qui évitent les grandes joies par peur de la tristesse qui leur succède souvent, je conseille même de vivre si tristement qu’ils désirent la mort au lieu de la craindre.

Maxime de l’homme prudent et prévoyant : « Il n’est jamais trop tôt pour construire son tombeau. »

La crainte de la mort n'est guère que la tentative de rejet, la projection sur la fin, de l'angoisse née de notre mort présente.

Étranges perfectionnistes qui, poussés par un désir insatiable de confort parfait, se résolvent à vivre toujours dans l'inconfort d'un chantier.

Ce n'est pas parce que vous savez gagner que vous savez aussi dépenser.

Quelle illusion de croire qu’une simple pointe puisse traverser la carapace de l’indifférence !

Il y a des pointes droites comme les flèches, d’autres recourbées comme les hameçons…

Rendre les gens conscients, conscients de leur situation, de leurs droits, le beau programme ! Mais c’est souvent oublier qu’il n’y a rien que les gens désirent moins que cela. Ce que vous leur dites, ils le savent au fond, et ne veulent pas en être conscients. Pourquoi vous acharnez-vous ? Pourquoi vous-mêmes avez-vous tant besoin que les autres soient conscients avec vous et comme vous ?

Certains veulent fuir ce monde jugé imparfait par le saut au paradis, d’autres par la Révolution. Ce sont des variantes du même goût et du même dégoût.

Beaucoup seraient bien malheureux de voir corrigés les défauts qu’ils remarquent autour d’eux. De quoi se plaindraient-ils alors ?

Désirer l’impossible. C’est souvent une excuse pour ne pas se soucier du possible.

A trop se crisper sur le sens on perd les sens.

Quand ils voient quelqu’un passer, les naïfs se demandent où il va, et ils ne voient pas qu’il est plus intéressant de regarder comment il marche.

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. — Certes, mais c’est réciproque.

Comment ne pas soupçonner d’hypocrisie une société qui prétend éradiquer le racisme tout en cultivant l’institution dans laquelle il a ses racines, la famille ?

Pour se donner bonne conscience dans la discrimination, on la nomme simplement positive. Et au lieu d’interdire le privilège aux exclus, on l’accorde aux favorisés.

« Pour agir, il faut se salir les mains » : l’ultime excuse de ceux qui ont les mains sales.

La désinvolture de l’excuse augmente l’insulte.

Il est insultant de se croire trop facilement insulté.

On est souvent injuste quand on oublie le rôle de la force en toute justice.

L’homme a beaucoup d’avenir — comme fossile.

A force de se reproduire, l’homme s’est dévalorisé comme ces autres animaux, moineaux, mouches, fourmis, rats, devenus trop communs. Quoi d’étonnant s’il excite aussi des désirs d’extermination !

Comment croire à la profession de foi écologique d’un père de famille ? N’a-t-il pas déjà commis la principale pollution ?

Bien des hommes, disait l'ancien, se sont perdus en suivant une femme — et souvent aussi un enfant.

Conduire les hommes, ce n'est pas leur rendre les services qu'ils demandent.

La plupart aiment la servitude, et c’est leur rendre service que de les faire servir.

Les masses ne réclament jamais vraiment la liberté, mais juste un adoucissement de leur esclavage.

On a beaucoup contribué au malheur des gens en les persuadant que la liberté était nécessaire à leur bonheur.

Piètre démocratie réduite pour le peuple au droit très partiel de se choisir ses tyrans ! (N’avez-vous pas déjà lu cette sortie quelque part chez l’un de vos auteurs favoris ?)

Ce ne sont pas vos représentants que vous élisez, mais les contremaîtres chargés de vous transmettre les ordres des groupes de pression.

« La servitude volontaire », un beau paradoxe. Mais l’expression a le tort de suggérer la possibilité contraire d’une servitude non volontaire.

Les hommes libres n'ont pas besoin d'avocats, ils se défendent eux-mêmes.

Trop faibles et veules pour devenir grands exploiteurs, trop inertes et mous pour résister à l’exploitation, ils croupissent dans la masse, victimes à demi consentantes.

Quelle tentation pour les ambitieux, avides de puissance, de se fourvoyer dans la recherche d’un vain pouvoir !

Il y a des sots qui passent pour sages aux yeux des sots parce qu’ils ont toujours à la bouche ces pieuses lapalissades qu’il est bien de faire le bien, d’aimer le beau, de croire au vrai.

Seuls les sots se déterminent à rechercher le bien. Il est déjà plus intéressant, quoique naïf, de vouloir atteindre le mal.

Dieu (ou telle autre chose) est ineffable, dites-vous. Mais c’est déjà trop dire. Il fallait vous taire.

Assurément, on peut se taire en parlant. Mais cet art, fort peu le maîtrisent, même si tout le monde parvient sans peine à parler pour ne rien dire.

« Ne prononcez pas le nom de Dieu en vain ! » — Mais pourquoi donnez-vous déjà le mauvais exemple ?

« Dieu est mort ! » Mais l’on sait bien, depuis le Ier siècle, que l’annonce de sa mort fait partie des tactiques pour répandre la croyance en lui.

Il n’y a que les faux dieux auxquels on puisse prétendre croire. Il n’y a que la mauvaise foi pour contester ceci.

Il se prétend croyant quoique la société ne l’oblige à aucune profession de foi. Il n’est donc qu’un enfant ou un trompeur.

La vie n’est absurde que pour des croyants déçus et incapables d’abandonner leur illusion.

Pauvre Jésus ! Il voulait apprendre aux siens qu’un homme peut vivre en dieu, et il a servi aux masses de prétexte pour se comporter toute leur vie en enfants.

Le père Noël est le bon dieu expliqué aux enfants ; et Dieu, le père Noël expliqué aux adultes.

Il est vrai que les croyances religieuses, ou plutôt superstitieuses, témoignent d’un mystère — du profond mystère de la bêtise humaine.

« Je crois parce que c’est absurde » disait l’autre. — Non, il devait dire « je crois parce que je suis absurde ».

Le fanatisme ne vient pas de l’extrême assurance, mais de la débilité d’une croyance terrorisée par la moindre contestation possible.

Pour éviter l'angoisse de la pensée, il déteste tous ceux qui pensent ou vivent autrement que lui.

On désire souvent la mort d’autrui pour supprimer l’une de ses propres possibilités.

La charité chrétienne trouve son expression ultime dans les excommunications. De même la morale de la dignité humaine.

Quoi ! leurs plus terribles imprécations, antisémite ! nazi !..., ne provoquent que soulèvements d'épaules ou rires, au lieu d'écraser sur le champ leur victime ! Les fanatiques défenseurs de l'absolue morale n'en viendront tout de même pas à douter de sa vertu magique !

Ce qu’ils croient, ils ne le savent pas. Ils croient seulement le savoir.

Les gens ressemblent souvent à de vieilles radios : il leur faut un coup pour que leur cerveau se mette à raisonner ; mais la méthode n'est pas garantie.

Quand on a trop lu, on a trop peu vécu et trop peu pensé.

Ces têtes si pleines et étrangement vides !

Le terme de pédant, devenu un peu désuet, désigne un personnage fort en vogue au contraire, car partout de nos jours des élèves trop sages jouent les petits maîtres.

Le jargon remplit de mots la place vide de la pensée.

Après le latin, c’est le grec qui alimente aujourd’hui les bazars où les bébés pédants trouvent leurs hochets.

Notre esprit tend au formalisme. Il se complaît dans les formes dépouillées. Il n’y a pas que la justice, l’administration ou la logique qui s’évertuent à se rendre purement formelles. Beaucoup ne vivent-ils pas même que pour la forme ?

Misère de l’homme de n’aspirer, dans toute sa vanité, qu’à la dignité d’une image remarquée.

Pour qui n’est rien en soi, le seul espoir est dans la communication et dans le miracle qu’on en attend de faire apparaître quelque chose en additionnant des riens.

Certains passent leur vie à l'écrire. Tout ce qu'ils font, ce sont les traces constituant leurs mémoires.

Pourquoi trouvons-nous si ridicule la scène quotidienne des vaniteux qui s’entre-flattent, conscients de la fausseté des compliments qu’ils font, mais prêts à trouver de la vérité à ceux qu’ils reçoivent ?

Faute de génie, les mauvais auteurs cherchent à se faire aimer.

La plupart des gens méprisent ceux qui les aiment — avec raison.

Ceux qui se plaignent d’être incompris, s'ils sont mal aimés c’est souvent au contraire pour être trop bien compris.

Le relativisme vous effraie et vous voulez un absolu ? Mais lequel choisirez-vous dans la concurrence de tous ceux qui s’offrent à vous ?

Ils prétendent avoir tant désiré la liberté, et déjà ils s’en effraient quand on ne leur impose plus les vieilles valeurs.

Quand j’entends parler avec émotion des racines et louer l’enracinement, cela me fait l’effet d’un poète qui chanterait, non le vin, mais l’alcoolisme.

Enraciné, c’est un peu plus qu’empoté.

Une plante rêve de nomadisme. Au lieu de s’élever, elle pousse sa tige au raz du sol. Quelle audace ! Bientôt la voilà prise de vertige, et elle pique une nouvelle racine. Ouf ! Elle peut continuer à pousser un peu son rhizome. Aucun risque, elle n’ira pas loin à ce pas. Mais quelle aventure !

Quand on grandit, il faut changer souvent d'habits et d'amis.

Nos pauvres intellectuels n’ont que de frêles griffes, juste pour s’égratigner.

Il y a trop de gens, il y a tant de gens de trop. Ces superflus, ils se dénoncent eux-mêmes. Hier, ils se plaignaient de n’être pas encore au lendemain, et aujourd’hui, ils ne sont pas moins impatients. Je les entends : leur présent, leur présence, est de trop.

L’homme aussi est devenu un produit de masse.

Ceux qui ne peuvent pas être seuls, que peuvent-ils bien être en société ?

Comment peut-on confondre la sociabilité, ce raffinement dans les relations sociales — et la douceur qu’il donne à ceux même qui s’en servent pour tenir les autres à distance et préserver leur solitude intérieure au milieu de la société —, avec le grégarisme, le besoin d’échapper à la solitude qui pousse les rustres et les caractères faibles à la promiscuité générale ? — Quel manque de distinction !

Quand je vois les amis de mes amis, je m’effraie parfois à l’idée de me refléter dans un miroir où je suis leur semblable.

Dans mes accès de misanthropie, les cuisiniers me réconcilient encore avec les hommes.

Tel qui aurait honte d’avouer qu’il a passé la soirée avec un imbécile, se vante d’avoir passé ses semaines et ses mois en compagnie de mauvais livres.

Combien peu les plus instruits des hommes diffèrent des animaux ! Ne voit-on pas les intellectuels sans cesse affairés à s’approprier un territoire, en le marquant, comme eux, par leurs excréments ?

Vous avez appris que beaucoup de pièces accumulées font une petite fortune, mais vous ignorez que beaucoup de petites bassesses font une grande servitude.

Quelle piètre idée ils ont d’eux-mêmes ceux qui s’accommodent aisément de leurs défauts et dont la seule crainte est de les voir critiqués par autrui. Ce manque de fierté n’est-il pas presque universel ?

Fier et vaniteux ? Non, il faut de l'humilité pour faire dépendre du jugement des autres sa bonne opinion de soi-même.

On peut mener une vie si vaine que le suicide serve à se faire remarquer, à revendiquer l'existence.

Voulez-vous vivre ou mourir pour exister dans l'esprit des autres, occupé du même souci ?

Je ne déteste pas cette forme de cynisme amer ou ironique qui naît de la déception d’une noble conception des hommes et en conserve encore l’espoir caché. Quelle différence avec cet autre cynisme, satisfait, de ceux qui se réjouissent de la bassesse générale de leurs semblables que l’expérience et la mauvaise foi leur ont découverte, parce qu’elle les délivre de la crainte du jugement de meilleurs qu’eux !

Quand on connaît la société, il faut être satiriste pour pouvoir l’apprécier, sinon l’aimer.

Notre indulgence envers autrui ne vise-t-elle pas à en obtenir en retour ?

Laissons se réclamer de la dignité humaine les pauvres êtres assez modestes pour s’en contenter.

Le plus grand honneur que puissent nous faire ceux qui ont l’habitude d’excuser avec complaisance comme humaines les faiblesses et bassesses des hommes, c’est de nous trouver inhumains.

« Qui a vécu par l'épée, périra par l'épée » dit-on pour stimuler les nobles courages.

S’il devait y avoir une vertu et un mérite absolus, il faudrait les chercher non pas dans les œuvres, ni dans l’amour d’autrui, mais dans la capacité, combien rare, d’être heureux.

Si les plus fortunés sont souvent aussi les plus portés au suicide, c'est qu'ils n'ont plus rien à espérer d'une amélioration de leur sort. Ils sentent que l'obstacle, c'est eux-mêmes.

Par dépit de ne pouvoir être heureux simplement, il veut être le plus heureux ; et faute d’y parvenir, bien sûr, il s’acharne à devenir le plus riche, ou le plus célèbre, ou le plus gros, ou le plus détesté…

L’arrogance de ceux qui ont souffert. Ils croient que la souffrance leur a donné une valeur spéciale et des privilèges. En somme l’attitude du créancier, qui a déjà payé et attend le remboursement. Mais faute de savoir à qui s’adresser précisément, ils considèrent tout le monde comme leur débiteur.

La maladie n’a de valeur que par la santé qui la vainc.

Faute de puissance, ils recherchent les pouvoirs.

Combien êtres-vous prêt à endurer pour le plaisir de persécuter les autres à votre tour ?

Beaucoup conçoivent aujourd’hui la démocratie comme le régime dans lequel est reconnu aux nains le droit de soumettre les autres à la loi de leur envie.

Une grande partie de la morale se réduit aux obstacles inventés par l’envie.

Il faut une sorte de purification par la mort pour pouvoir être admiré sans réticence, tant est commun le mépris pour soi-même et pour ses semblables.

Celui qui est devenu trop petit ne supporte même plus d’admirer, car l’admiration ne l’élève plus, mais l’écrase encore. Il ne répond plus à l’appel des héros, il s’aplatit devant les dieux ou les démons.

Souvent se dément lui-même le mépris que vous affichez pour ceux qui peuvent vous faire ombrage.

Un grand zèle dans la défense de la modestie trahit les vaniteux et les envieux.

Quelle honte pour l’homme fier de se voir entraîné dans des combats de coqs avec les vaniteux.

Aux hommes pieux seulement : Comment vous élèverez-vous à la hauteur de votre piété ? Comment vous en déferez-vous ?

Que m’importent vos autorités, à moi qui suis l’autorité même et qui peux autoriser ou non toutes les autorités ?

En vérité, je vous le dis, seuls ceux qui croiront suffisamment en moi pour ne pas me croire seront sauvés.

Cher lecteur, que vous importe si je me trompe, pourvu que vous ne vous trompiez pas vous-même ?

Jugez mal, et vous vous condamnez. Ne jugez pas, et d'autres jugeront pour vous.

« Nous » disent sans cesse ces pieuvres en écartant tout grand leurs bras pour capturer les publics immatures. — Il n’est pas étonnant que leurs habituelles victimes aient peine à voir de quoi je parle.

Pour tous ceux qui ne sont jamais sortis de l’enfance qu’en apparence, il est fort judicieux d’y rechercher leur mystère ou vérité. Quoi d’étonnant si cette mode a pu avoir tant de succès ?

Il y a des gens d’une si puérile crédulité qu’ils continuent à croire toute leur vie à l’infaillibilité de quelqu’un.

L'homme, enfant perpétuel, a un infini besoin de consolation. N'appelle-t-il pas vrai ce qui le console, faux ce qui le désole ? Pauvre petit !

Tel croyant pris de doutes a parfois davantage entrevu de l'athéisme que bien de prétendus athées ignorant à quels dieux ils croient.

La réciprocité en amour est d’habitude celle du grand désir qu’a chacun d’être aimé de l’autre.

Donner ou, pire encore, se donner, c’est le plus souvent tenter de s’approprier le supposé bénéficiaire.

Même Jésus voulait bien se sacrifier, mais uniquement pour ceux qui l'aimeraient. Bel exploit, moins rare qu'on ne croit !

Les conseils les plus généreux ne sont pas gratuits s'ils exigent l'effort de les écouter.

Tel est ingrat, vous plaignez-vous ? Mais pourquoi avez-vous tenté de l’emprisonner dans la gratitude ?

En tout, le bruit provoque la surdité, qui appelle à son tour davantage de bruit. Le cercle n’est infernal, il est vrai, que pour ceux qui ont miraculeusement conservé leurs oreilles. Plus que jamais, entendre est une forme d’inadaptation sociale.

Je crierais bien. Mais cela ne servirait qu’à vous assourdir davantage — et moi aussi.

En face du bar, un marteau piqueur se met en marche. Soulagement ! Son vacarme recouvre l’insipide musique d’ambiance.

Il est bien sot de vouloir rendre la technique responsable de l’augmentation du bruit. Car ne pourrait-elle aussi bien nous en préserver, si nous ne lui demandions pas justement le contraire ?

Quoi d’étonnant à ce que la science et la puissance qu’elle nous donne épouvantent les esprits immatures et timorés, toujours anxieux de la vengeance des dieux face aux audaces des hommes ?

Le problème n’est pas que la biologie objective l’homme pour l’améliorer, mais que cette entreprise dépasse nos capacités comme sujets.

Quelle idée peut-il bien avoir de lui-même celui qui considère comme son semblable un fœtus ?

« La vie est sacrée. » Voilà le nouvel interdit que les superstitieux du jour opposent à la réflexion morale.

Le thérapeute n’est jamais qu’un serviteur, car guérir, c’est faire passer de la maladie à la santé, du dérangement à la norme donnée.

J’ai déjà vu des hypocrites allant jusqu’à se prétendre bons au point de ne pouvoir faire de mal à une mouche, dans notre monde où seuls les assassins survivent.

Prenez vous comme le vaniteux le masque de ce que vous voudriez être, ou comme le fripon celui de ce que vous ne voudriez pas être ?

Culture de vulgarisation, culture d’avilissement : sous prétexte de rendre accessible ce qui est trop élevé, on l’abaisse — ou plutôt, le vulgarisateur en expose simplement sa basse conception.

Avec Socrate la philosophie s’affirme comme l’art de reconnaître son ignorance, contre la méthode des sophistes, ou l’art de discourir savamment de ce qu’on ne sait pas. Contrairement à l’opinion reçue, ne serait-ce pas la tradition de ces hardis rhéteurs qui aurait eu de loin le plus de succès dans ce que nous nommons la philosophie ? — N’est-il pas tentant d’expliquer pourquoi elle domine si entièrement notre temps ?

Il y a autant d’erreur à croire ignorer ce que l’on sait qu’à s’imaginer savoir ce qu’on ignore.

Nos intellectuels, bergers du peuple ? Plutôt une bande de moutons, qui s’entresuivent également, avec la particularité que, soucieux d’être suivis, ils se retournent sans cesse et choppent donc bien plus souvent. Mais qu’on ne craigne pas de voir tout le troupeau à l’abandon : d’autres, s’ils ne le mènent, se chargent de le tondre.

La fausse modestie de ces intellectuels qui se voudraient la voix du peuple, mais, de peur de le violer, refusent de parler en son nom, comme si leur supposée science ne les laissait pas aussi naïfs et niais que le commun des hommes !

Le peuple est leur dieu. Comme les autres prêtres, ils lui font dire ce qui leur plaît.

Comme je comprends la sensation d’étouffement qu’expriment Les mots et les choses dans un univers de pensée dominé par la phénoménologie à l’heure de ses fiançailles avec le marxisme ! Mais pourquoi Foucault restait-il enfermé là, gesticulant et reproduisant ce qu’il dénonçait ? Car c’est finalement sa prison qu’il nous décrit, avec, peintes sur les murs, de fausses fenêtres.

Y a-t-il une philosophie de Deleuze ? J'en doute. Je vois bien chez cet intellectuel un devenir-philosophe, mais il est mort longtemps avant.

Le monde intellectuel est un bois sauvage dans lequel les coupe-jarrets sont très honorés et ardemment loués par leurs victimes mêmes, tous les culs-de- jatte qui forment leurs bandes.

Signe du peu d’esprit critique des intellectuels : le crédit qu’y ont parmi eux les grands charlatans de la philosophie, tels que Hegel ou Heidegger.

La philosophie des professeurs allemands n’est que le pédant développement de la diplomatie théologique de Leibniz.

Quand, dans cent ou deux cents ans, les historiens se pencheront sur l’histoire allemande du XXe siècle et y examineront les figures de Hitler et de Heidegger, lequel des deux moustachus estimeront-ils le pire ?

Que Heidegger ait été nazi, c’est une raison de plus pour mépriser le nazisme.

Saint Max. Lecture écœurante. L’envie de Marx à l’égard de Stirner, son ressentiment, sa hargne, sa mauvaise foi, son acharnement à nier sa constante infériorité. Déjà le titre : c’est Marx évidemment qui aspirait à se faire canoniser, par… l’Histoire. Et cette Grande Putain (qui en vaut une autre) lui a accordé un moment la faveur qu’il réclamait.

Il est vrai que Hegel n'était qu'une grosse tête dont le corps se réduisait à un appendice douteux. Mais vouloir renverser la situation en conservant sa dialectique revenait juste à mettre la tête entre les jambes.

Quelle puérile angoisse se terre dans les constructions abstraites de Kant ! Quel prétentieux délire se trahit dans le tricotage systématique d’un Hegel ! Quelle indécrottable vanité s’exhibe dans les pédantes prophéties de Heidegger ! — Belle lignée !

Rechercher la vérité dans l’étymologie, dans l’origine passée, méditer sur les traces du dieu, telle est la superstition même.

Que m’importent les pontifes de la prétendue philosophie allemande, quand je n’entends plus les clameurs de leurs fidèles !

La fin de la philosophie : la complaisante complainte de quelques impuissants.

Derrida ? Rien, un être différé, une coquetterie, une tentative d'écriture, une diarrhée.

Aristote, le maître des pédants de tous les temps.

Je suis d’accord avec Platon : Aristote n’était pas digne de lui succéder à l’Académie.

Voilà démasqué un prétendu philosophe, qui ne peut se retenir de crier au blasphème quand vous raillez ses idoles.

Combien de très dévots disciples du dévot Hegel passent le jour entier à faire sa prière ! Il faut dire qu’ils en ont aujourd’hui les moyens : le journal le matin, la radio à midi, la télévision le soir, Internet la nuit. Et le reste du temps, ils ne perdent pas leur temps non plus. Ils font prier les élèves dans les écoles.

Nous n’avons plus de penseurs, seulement des pédants et des journalistes (et de plus en plus de pédants journalistes).

Comme le journalier, les travaux du jour, le journaliste liquide les thèmes du jour, et à lui aussi, son ordre du jour est fixé par d’autres.

Quand ils ont pris le pouvoir intellectuel, les esprits stériles tissent le voile cachant la véritable scène de la pensée.

Si je prétends que Shakespeare n’est qu’un misérable écrivaillon sans génie, vous rirez, avec raison. Mais ne vous fâcherez-vous pas si je vous dis que tel minable écrivain que vous aimez n’est justement qu’un écrivain minable ?

Diogène, une lanterne à la main, en plein jour, dans la foule, cherchait un homme. Ah ! l’ami, quelle naïveté nous pousse à faire ainsi les pitres pour ceux que nous ne reconnaissons pourtant pas !

On ne comprend pas une plaisanterie sans en saisir la pointe ; et on ne saisit pas une pointe sans en comprendre l’humour.

Le Christ, un grand farceur. S’il pouvait revenir, nous ririons bien ensemble, entre autres du christianisme.

Quoi de plus ridicule que de ne pas savoir rire de ses propres ridicules ?

Au commencement était le verbe : la superstition des magiciens de toute espèce.

Nos modernes tyrans se satisfont des ambitions d’Harpagon. Les hommes leur sont un moyen d’acquérir des richesses, et non l’argent l’instrument d’un règne sur les hommes.

La figure de l’avare a disparu des comédies à mesure qu’elle devenait le type dominant de nos sociétés. Quand on a ce ridicule, on ne rit pas devant son miroir.

Quel paradoxe que le comble du ridicule soit la peur du ridicule !

Seuls les sots récriminent contre la raison, si étrangère à leurs yeux qu’ils n’entendent plus d’elle que la voix d’un maître impérieux.

Ils croient comprendre, alors que les idées dont il s’agit, ils ne les ont pas même encore éprouvées !

Scrupule d'un sage : Quelle bêtise ai-je dite, pour que les idiots m'approuvent ?

Méfiez-vous de ceux qui trouvent tout raisonnable autour d'eux, car la folie règne sur le monde, et elle se cache mieux à ceux qu'elle domine le plus.

« J’aime tant la solitude que ma présence même me dérange. » Quelle ineptie ! Peut-être voulait-il dire « Seul au désert, je l’ai trouvé encore trop peuplé ». — Quoique incapable de voir la différence, il croit posséder l’art de l’aphorisme !

A ceux qui aiment les tests : quels sont les douze sens les plus évidents de cette pointe ? les trente-six suivants ? etc.


Certains écrits sont de parfaites mesures des capacités du lecteur, qui leur attribue le degré exact d'intelligence dont il fait preuve.

Pour lancer une pointe aux pointes, on les accuse de n'être pas des arguments, oubliant que le raisonnement a souvent besoin qu'on lui ouvre la voie — sur ce point aussi.

Merci cher lecteur, ma cible, mon aimable victime.

Selon les constitutions et les dispositions, les pointes font rire ou crier, chatouillent ou piquent.

Les enfants craignent tout ce qui pique et adorent ce qui chatouille. Ils ne connaissent pas cette extrémité où la caresse devient brûlure ou piqûre.

Vous ne ressentez qu’une piqûre ! Quoi d’étonnant ? Pour saisir une pointe, il faut trouver de quoi elle est la pointe.

On a tort de croire émousser une pointe en la retournant contre son auteur. Par cet exemple, on prouve au contraire son efficacité.

Si vous prenez un assez grand nombre de pointes à la fois, vous pouvez même vous y allonger assez confortablement.

« D’où parlez-vous ? Où vous situez-vous ? » Questions de censeurs. Vous voulez me classer, classer mon dossier, liquider mon affaire, me liquider.

Quoi de plus ridicule que de prétendre réfuter une pointe ?

 
 

Œuvre en évolution
Version actuelle du 11 février 2017

Gilbert Boss

Québec, 2000-2017