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Philosophie et pratique >>

 

L'art de philosopher
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Automne 2022

Annonce

L’art de philosopher est une espèce de l’art de vivre, puisque le philosophe, amoureux de la sagesse, se passionne pour la manière de vivre le mieux possible, c’est-à-dire de mener la vie la plus heureuse. Certes, on dira qu’il cherche la vérité, et c’est bien vrai. Mais il s’agit de la vérité permettant la lucidité, indispensable à la sagesse effective ou au bonheur réel. Les spéculations sur le bonheur et ses conditions ne seraient guère utiles si elles ne servaient pas à atteindre concrètement, pratiquement, le bonheur désiré. Savons-nous ce qu’est le bonheur ? Nous en avons au moins une opinion, souvent générale et assez bien partagée dans notre milieu social plus ou moins large. Sans aucun doute, nous savons que le bonheur lui-même se sent, se rêve peut-être, mais ne se résume pas à un concept théorique. Il faut le chercher dans nos sentiments, dans notre organisation sentimentale. Si nous ne sommes pas véritablement heureux, comme c’est d’habitude le cas, c’est dans ces sentiments, dans leurs conditions intérieures et extérieures qu’il nous faut en chercher la cause, ainsi que les raisons qui nous empêchent de l’être. Cette recherche se caractérise par le fait qu’elle ne vise pas un savoir théorique général, mais une connaissance singulière, personnelle. Elle exige donc une méthode adaptée. D’autre part, il ne s’agit pas d’apprendre comment notre situation se décrit objectivement, mais comment nous nous situons par rapport à ce que nous voudrions être. La méthode pour y parvenir est celle du diagnostic, et plus précisément, dans notre cas, celle du diagnostic philosophique. C’est à sa pratique que j’invite dans ce séminaire.

Lectures :

  • Montaigne, Essais
  • Stirner, L'unique et sa propriété
  • Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
  • Bergson, La pensée et le mouvant
  • Musil, L'homme sans qualités
  • Hesse, Le jeu des perles de verre
  • Gilbert Boss, Jeux de concepts
  • Collectif Utopies, @
 

Introduction

Thème

Ce séminaire est le second d’une série de trois, consacrés à l’art de philosopher, un thème qu’il abordera sous l’angle du diagnostic philosophique. L’idée d’un art de philosopher peut étonner à plusieurs égards. Comparons-la donc à une autre, plus familière, celle des techniques de la philosophie. Dans les deux cas, il s’agit de méthode, et l’on sait à quel point le souci de la méthode est essentiel dans la pensée philosophique, car celle-ci est une entreprise concertée, menée avec réflexion et conduite lucidement, accordant une grande importance à la manière dont elle procède. Quand on parle de techniques, on se représente des manières de procéder souvent déjà éprouvées, qu’on peut expliquer et enseigner, parce qu’elles ont une certaine stabilité et qu’elles sont d’habitude décomposées en une série d’étapes qui s’ajustent les unes aux autres pour produire normalement le résultat prévu. Lorsqu’on parle d’art, on pense plutôt à une manière un peu différente d’aborder les choses. On imagine plus de souplesse et d’invention dans la façon de procéder, de sorte que, par exemple, l’enseignement de ce genre de méthode est plus difficile et peut-être impossible à la limite. Car enseigne-t-on l’invention, sinon de manière indirecte ? En fait, la distinction n’est pas si tranchée, parce qu’il y a des techniques dans les arts, et parfois quelque forme d’art dans les techniques, notamment dans leur invention ou leur adaptation à des situations spéciales. Pour l’essentiel, dans la formation artistique usuelle, on se concentre justement sur ces techniques qui font partie des divers arts et qui ont une consistance donnant aisément prise à leur enseignement. Mais la connaissance et l’habileté techniques ne suffisent pas à faire le véritable artiste, et l’on distingue couramment entre la maîtrise technique et l’expression artistique. Ainsi, une connaissance parfaite de la perspective, la capacité de reproduire exactement un modèle, la sûreté du trait et du coup de pinceau, aussi importantes puissent-elles être, ne suffisent pas à l’accomplissement dans l’art du dessin ou de la peinture, sans l’invention et un sens esthétique difficile à définir. Même à la frontière du sport et de l’art, dans le patinage artistique notamment, on juge la valeur artistique en plus de la performance technique. Cette différence entre l’art et la technique a-t-elle également lieu en philosophie ? Qu’il y ait des techniques de la philosophie, cela ne fait guère de doute. Cette discipline ne requiert-elle pas une parfaite habileté logique et linguistique, par exemple ? Mais au meilleur logicien et au plus correct écrivain ou orateur, il manque quelque chose pour être philosophe, et ce qui leur fait défaut, ce n’est pas simplement quelque savoir technique supplémentaire. De même qu’on forme dans les conservatoires de musique quantité d’instrumentistes habiles mais dépourvus de vrai sens musical, de même on voit sortir des classes de philosophie nombre de savants sans réel sens philosophique. Ce qui manque aux premiers comme aux seconds, n’est-ce pas justement cette invention et ce genre de sensibilité propres à l’art ? La présence de ces qualités au plus haut degré caractérise ce qu’on nomme le génie, dont on reconnaît l’importance aussi bien en philosophie que dans les autres arts. Alors que la technique, quoiqu’elle ne se réduise pas à une connaissance statique, mais dirige une action réelle, a dans les cultures humaines une sorte de réalité stable, objective, analogue à celle des choses et de ses propres produits, l’art par contre est plus intimement lié à l’activité, dont il ne se détache pas, même si ses œuvres semblent souvent avoir une nature apparemment plus inerte. C’est peut-être pourquoi le terme de technique se lie de manière privilégiée à des activités exprimées par des substantifs, tandis que celui d’art s’associe naturellement à des verbes : l’art de vivre, de jouer de la musique, de s’exprimer ; en revanche les techniques non pas de labourer ou de calculer, mais du labour ou du calcul. De même, il y a les techniques de la philosophie, et l’art de philosopher. C’est celui-ci qui nous intéresse dans ce séminaire. Or philosopher ne signifie pas simplement étudier ou élaborer des théories, à partir desquelles on pourrait engendrer des techniques pour régler la pratique, ainsi qu’on le fait en science. Au contraire, dans la mesure où la philosophie est un amour de la sagesse fusionnant avec celle-ci, c’est-à-dire non pas un simple savoir théorique portant sur la bonne façon de vivre, mais une sorte de savoir-vivre concret et pratique, l’art de philosopher apparaît comme une forme d’art de vivre, celui de mener la vie la plus parfaite ou la plus heureuse possible.

L’art de philosopher tel que nous l’avons compris semble se confondre avec l’art de vivre tout simplement. Car celui-ci ne vise-t-il pas le même but, celui de vivre aussi heureusement que possible ? Et davantage, pour tout homme, la grande affaire de sa vie n’est-elle pas de chercher le bonheur et d’en jouir autant qu’il le peut ? Car qu’est-ce que le bonheur en somme, sinon la vie s’accomplissant pleinement ? Mais il est vrai que cet accomplissement n’est pas automatique et que pour être heureux ou pour savoir comment le devenir, il ne suffit pas de le désirer, bien que chacun ait des idées sur la manière de s’y prendre. Un coup d’œil sur nos semblables nous montre aussitôt que tous ne sont pas également habiles dans cette recherche. Il semble que ces différences soient naturelles et que certains aient de naissance un caractère propice à la vie heureuse, tandis que d’autres ne sont pas doués pour le bonheur et s’attirent les malheurs même dans des circonstances favorables. C’est pourquoi, afin d’assister ces dons innés plus ou moins imparfaits, on a inventé des méthodes visant à atteindre le bonheur avec plus d’efficacité : elles constituent l’art de vivre. Or, puisqu’il s’agit d’un art, il se définit principalement par sa fin, dont dépendent les moyens d’y parvenir. Et nous avons déjà observé que l’art se distingue des techniques, qui ont également un but auquel s’ordonnent les moyens d’y atteindre. Nous avons supposé que la recherche du bonheur exigeait un art et non des techniques, sans donner la justification de cette proposition. En quoi donc la fin visée, le bonheur, requiert-elle le recours à l’art plutôt qu’à la technique ? Celle-ci est plus fixe, plus strictement définie, mieux établie, et par là plus aisée à enseigner et à appliquer, exigeant moins de réflexion et d’invention. Sa manière de rapporter les moyens à utiliser au but visé est analogue à la déduction, se fiant davantage à un raisonnement causal, allant pour ainsi dire de l’effet prévu à ses cause possibles, et calculant ainsi la chaîne des moyens permettant de causer l’effet ou le but voulu. Mais, vu que le point de départ du raisonnement est ce but, la rigueur du calcul causal dépend de la précision avec laquelle celui-ci est défini. Or le bonheur est une fin trop vague pour servir de guide précis à des techniques. Sa nature est l’objet de disputes interminables quant à sa définition générale, et il est encore bien plus difficile de le saisir dans ses figures particulières. Surtout, son indétermination ne provient pas seulement d’un défaut contingent de connaissance, de sorte qu’un progrès pourrait permettre de la réduire à une définition précise. Il semble qu’il lui soit essentiel de rester indéterminé, considéré théoriquement. Et pratiquement, sa recherche ne peut reposer sur la distinction rigoureuse entre les moyens et la fin, impliquant au contraire un mouvement alternatif perpétuel dans lequel ils se définissent réciproquement. Voilà une situation typique de l’art, où l’on voit par exemple le peintre pensant son tableau à partir de l’idée qu’il s’en fait d’abord, mais en la modifiant au fur et à mesure qu’il envisage les moyens de la réaliser et qu’il les met en œuvre, en imagination ou en réalité, si bien qu’il doit inventer sans cesse le tableau et les procédés envisagés pour le créer. Dans le cas du bonheur, le moyen est déjà donné, et il est inséparable de la fin, puisque c’est la vie de l’artiste qui doit se recréer à partir d’elle-même. Dans cet art de vivre, il y a deux opérations de directions opposées qu’on peut distinguer, quoique non séparer tout à fait, l’une regardant et évaluant les moyens, et l’autre regardant et évaluant la fin. L’artiste de sa propre vie n’est jamais dans la situation de pouvoir se séparer d’elle pour l’examiner en face de lui ; il est toujours déjà vivant lorsqu’il entreprend de remodeler sa vie. Pour lui, le bonheur n’est pas une réalité plus ou moins objective, indépendante de lui, qu’il chercherait à atteindre de l’extérieur, car c’est sa propre vie, tout à fait concrète et individuelle, qu’il veut rendre heureuse. Il sait bien sûr qu’il est un homme, par exemple, et il peut donc s’inspirer de la façon dont ses semblables conçoivent et réalisent ou échouent à réaliser leur propre bonheur, mais il ne peut devenir lui-même heureux de ce bonheur général et étranger qu’il observe. Il lui faut partir de lui-même tel qu’il est pour arriver également à lui-même tel qu’il peut se vouloir, heureux. Par conséquent, il lui faut se connaître lui-même, non pas comme homme simplement, mais comme l’individu vivant concret qu’il est. Or, de même que l’art se distingue de la technique, la connaissance de soi exigée par l’art de vivre ne peut se confondre avec celle que pourrait donner une science objective, telle que la psychologie, bien qu’il puisse s’en inspirer. Elle doit être intérieure à l’art, à l’action artistique, et c’est pourquoi elle doit sonder la valeur de ce qui constitue ma propre vie pour mon art de vivre. Cette connaissance du matériau de l’art, pour ainsi dire, engagée dans la pratique, évaluative, est ce que nous nommons diagnostic.

En fait, ce n’est pas que dans les arts, mais dans les techniques également qu’on trouve des usages du diagnostic. Car partout où une méthode sert à diriger l’action en vue d’atteindre un but, il est nécessaire d’évaluer la pertinence d’utiliser les moyens utilisés, choisis ou envisagés. On diagnostique ainsi le moteur d’une auto pour découvrir la raison d’une panne : c’est-à-dire qu’on considère le moteur non pas comme un système physique à connaître comme tel, mais comme un engin dont la fonction est définie par rapport à l’effet qu’on l’a destiné à produire, de telle sorte que lorsque celui-ci fait défaut, il s’agit de saisir plus précisément la nature de la défaillance à laquelle il faudrait tenter de remédier. Tant que le moteur fonctionne normalement, il n’y a pas besoin de le diagnostiquer, parce que, en somme, le diagnostic est immédiatement accompli par la constatation de ce bon fonctionnement. Il en va de même dans cette discipline, intermédiaire entre l’art et les techniques, qu’est la médecine. Pour elle, contrairement à ce qui a lieu dans l’examen d’objets artificiels, c’est un être naturellement vivant qu’elle traite, un être dont la fin est inscrite en lui. On pourrait dire qu’elle consiste pour l’homme ou l’animal envisagé à vivre et à persister dans sa vie. L’état correspondant pleinement à cette capacité est ce que nous désignons comme la santé. Et nous entendons par maladie l’état contraire. Le diagnostic médical sert donc à découvrir chez le malade la maladie responsable du défaut de santé. Pourrions-nous dire que l’art de vivre ne diffère donc pas véritablement de la médecine, étant donné que son but doit être justement la pleine capacité de vivre et de persister dans la vie qui définit la santé ? Malgré le dicton « le principal c’est la santé », malgré la tendance de nombre de médecins à estimer que la santé est la norme ultime de toute vie, à quoi il faut soumettre tout le reste, en vérité bien vivre ne se résume pas simplement à la vie saine. Il semble qu’à côté de la tendance animale naturelle à vivre, il y ait chez l’homme une exigence supérieure, celle de vivre heureux, ou de vivre bien. Or cette fin ne semble pas, comme la santé, être définie en nous dès notre naissance, mais elle fait l’objet de nos propres tentatives de définition, par l’exercice notamment de l’imagination et de la réflexion. Étrangement, par cette relative invention de sa propre fin, l’homme paraît à la fois naturel et artificiel, et le diagnostic correspondant à l’art de vivre semble unir celui du médecin et de l’ingénieur, quoique d’un ingénieur bien spécial, interne à lui-même, un ingénieur de soi en quelque sorte. Mais gardons-lui plutôt son nom d’artiste de sa propre vie, pour marquer la moins grande importance des techniques dans cet art. Le caractère inventif de l’homme se remarque suffisamment dans ses diverses langues, sciences, techniques, mœurs et arts. Et justement dans les mœurs, les diverses manières qu’il a trouvées de modifier ses modes de vie et sa propre nature à travers elles sont très évidentes. Cependant, à l’observation des individus particuliers, on perçoit peu, il faut l’avouer, cette action transformatrice de soi-même. La plupart suivent pour l’essentiel les mœurs de leur société, qui les ont modelés, comme si elles étaient naturelles et inchangeables. L’éducation a une si grande influence que, représentant d’un côté la grande puissance d’action des hommes sur eux-mêmes, elle parvient de l’autre côté à former si intimement les individus que ceux-ci la perçoivent comme naturelle. A proprement parler, l’art de vivre, dans ses aspects inventifs, n’est pas fréquent parmi les hommes, une minorité d’entre eux seulement entreprenant de former véritablement leur vie à leur propre façon, plutôt que de se laisser porter par les mœurs et opinions ambiantes. Et combien souvent les artistes de leur propre vie eux-mêmes limitent-ils leurs inventions à ce que la morale de leur milieu tolère ! Quelques-uns seulement, dans leur pensée et leurs sentiments au moins, sinon toujours dans leurs actions visibles, se considèrent comme transformables en tous les sens que leur nature permet. Ce sont les philosophes, chez lesquels la puissance de la critique donne à leur art de vivre une dimension justifiant de distinguer cet art par un nouveau nom, celui d’art de philosopher. On voit aussi comment le diagnostic acquiert entièrement alors le double mouvement réciproque que nous avons signalé entre la fin et les moyens. Tandis que le médecin diagnostique la maladie selon la norme donnée de la santé, ce qui lui permet de s’appuyer fortement d’une part sur des techniques éprouvées, et d’autre part, en amont, sur les sciences, au contraire le philosophe a dissout les normes en vigueur, ou du moins les a considérées comme toutes sujettes à la critique, de sorte que son raisonnement devient foncièrement pratique, sans appui autre que circonstanciel dans les techniques et les sciences. Par là, l’examen du diagnostic propre à l’art de philosopher devient aussi un lieu très pertinent de la réflexion sur le rapport intime entre la philosophie et la pratique.

Position du problème

... [à venir]


Gilbert Boss


 

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