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Philosophie et pratique >>

 

Philosophie et folie
(2)

Automne 2026

Annonce

De tout temps les philosophes, je veux dire ceux qui recherchent et pratiquent la sagesse, ont trouvé, en observant les gens autour d’eux, qu’ils étaient entourés de fous. Certes, il y a bien des degrés à cette folie, et tous ne leur paraissaient pas toujours et entièrement fous. En tout cas, parmi les hommes, les sages leur semblaient rares. Et ne faut-il pas considérer en effet ceux qui manquent de sagesse comme des fous ? Ce jugement paraîtra aujourd’hui exagéré et bien trop sévère. Car la folie n’est-elle pas pour nous, aujourd’hui, une maladie ? Mais nous ne sommes sûrement pas tous des malades mentaux. Et de toute façon, dirons-nous, il n’y a pas de honte à être malade. Or à nos oreilles ce terme de fou sonne comme exprimant quelque condamnation morale. Ces philosophes ne manifestent-ils pas beaucoup de suffisance en regardant ainsi de haut la plupart de leurs semblables ? Si l’on veut les juger avec la même rigueur qu’ils montrent face aux autres, ne leur découvrira-t-on pas, à eux aussi, quelque grain de folie ? Et s’ils nous répondent, comme ils le font d’ailleurs, que la sagesse est exigeante et qu’elle est fort critique face à tout ce qui ne correspond pas à son idéal, ne serons-nous pas portés à les considérer comme fous eux-mêmes ? Quant à nous qui prétendons à la philosophie, à la vie selon la raison, ne devons-nous pas effectivement nous garder de la folie, ou nous en extraire ? Qu’est-ce donc que cette folie contraire à notre idéal ? Comment se présente-t-elle autour de nous ? A quel point, et sous quelle forme affecte-t-elle notre milieu ? En subissons-nous la contagion ? Et notre philosophie en comporte-t-elle quelque variété propre ? Cela mérite sans doute un diagnostic, auquel sera consacré notre séminaire.

Lectures :

  • Erasme, Éloge de la folie
  • Montaigne, Essais
  • Descartes, Méditations métaphysiques
  • Diderot, Le neveu de Rameau
  • Stirner, L'unique et sa propriété
  • Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
  • Musil, L'homme sans qualités
  • Bataille, L'expérience intérieure
  • Foucault, Folie et déraison – Histoire de la folie à l’âge classique
  • Gilbert Boss, Jeux de concepts
 

Introduction

Thème

Ce séminaire est le second d’une série de trois consacrés aux relations entre philosophie et folie, qui seront abordées à présent sous l’angle d’un diagnostic philosophique. Les relations entre la philosophie et la folie sont complexes. D’un côté, les deux apparaissent comme opposées et incompatibles. La philosophie peut être comprise comme la raison portée à son plus haut degré, tandis que la folie signifie plutôt la déraison, c’est-à-dire l’absence de raison, ou, ce qui revient au même, une raison détraquée. Dans ce sens, tandis qu’il peut très bien exister chez les hommes quelque mélange de raison et de déraison, c’est-à-dire quelque degré de raison accompagné d’un certain degré de déraison qui ne soit pas le pur manque de raison, mais une privation partielle de celle-ci, la philosophie cesserait en revanche d’être le degré extrême de lucidité ou de raison si elle comportait quelque grain de folie. Si l’on considère les degrés, à quel point faudrait-il être dénué de raison pour être considéré comme fou ? Ne peut-il pas y avoir une raison imparfaite, qui, loin d’être folie, représente son état normal, habituel ? Bref, entre le philosophe et le fou, ne faut-il pas faire place pour l’homme normal, plus ou moins raisonnable et plus ou moins irraisonnable ? N’est-ce pas ainsi en effet que nous considérons ce rapport ? Assurément. Pourtant cet état mitigé n’empêche pas qu’il puisse exister aux extrémités, ou à l’une d’entre elles, une forme d’état pur, non mélangé. La question est certes de savoir si la philosophie ainsi conçue n’est pas un pur idéal, et non une réalité, ni même une possibilité réelle. Mais ne faudrait-il pas être fou pour croire qu’un tel pur philosophe puisse exister réellement ? Quant au fou, de l’autre côté, il est plus difficile de le concevoir comme totalement dépourvu de raison. C’est autrement que nous nommerions un tel être étranger à la raison, un animal inférieur, une parfaite brute, tout à fait incapable de penser, alors que le fou pense, mais pense de manière aberrante. Sa raison, quoique détraquée, demeure, et elle peut être altérée à divers degrés, avant de disparaître entièrement. La frontière entre le fou et l’homme normal est donc plus floue qu’entre celui-ci et le philosophe envisagé selon sa figure idéale. Il est vrai par contre que pour le philosophe concret, si l’on veut concéder l’existence d’un tel être, il reste plus douteux qu’il se démarque aussi radicalement des autres hommes, et peut-être du fou lui-même. Voilà donc qu’on pourrait imaginer, dans les faits, des philosophes fous, ou au moins, un peu fous, avec un grain de folie au moins. – A jongler ainsi avec des concepts abstraits nous n’avançons guère vers la compréhension des relations entre la philosophie et la folie, déjà parce que nous ne parvenons pas à poser ainsi un problème susceptible de faire sens pour celui qui s’intéresse à la possibilité concrète de la philosophie et aux difficultés que représente pour elle l’existence effective de la folie. Cette impasse vient-elle d’erreurs logiques, de manque de définitions, ou de défauts dans celles dont nous partons, bref de défaillances dans le raisonnement, et donc dans la qualité philosophique de nos réflexions, alors que nous considérons justement la philosophie comme le plus haut degré de la raison ? La difficulté ne viendrait-elle pas plutôt de la tentative de procéder pour l’essentiel selon une simple raison abstraite, et qu’il faille au contraire, si nous persistons à penser la philosophie selon la définition que nous en avons donnée, concevoir la raison qui s’accomplit en elle comme différente de cette faculté logique et symbolique, même aidée de références à une expérience elle-même assez vague ? Ne faudrait-il pas recourir plutôt à une méthode de penser concrète, qui comprenne la raison abstraite sans s’y limiter ni s’y inféoder ? Alors peut-être le genre de contradiction auquel nous sommes arrivés dans le jeu de pensée ci-dessus ne représenterait-il pas nécessairement l’échec du raisonnement entrepris, mais le signe de son insuffisance et de la nécessité de trouver d’autres façons d’aborder la question que nous avons posée non pas faussement, mais trop simplement et trop abstraitement. Changeons donc de mode d’approche de notre thème.

Pourquoi nous intéresserions-nous à ces rapports entre la philosophie et la folie ? Par curiosité intellectuelle ? Alors en effet, nous pourrions continuer les spéculations dont nous avons donné un échantillon au paragraphe précédent. Et rien ne les empêcherait de se compliquer et d’entretenir cette curiosité. Mais celle-ci trouverait à se satisfaire aussi bien de mille autres sujets de la même façon. En revanche, si j’ai un autre intérêt pour la philosophie que simplement théorique et distant, si je ne la pratique pas comme une activité accessoire parmi les autres dont je m’occupe, si je la considère au contraire comme s’étendant à tous les aspects de ma vie, au point que je désire être réellement philosophe, c’est-à-dire mener une vie philosophique, alors c’est une tout autre importance que j’accorde à ce rapport entre cette discipline majeure pour moi et ce qui peut la menacer sérieusement, comme cela semble être le cas de la folie. Alors, les rapports conceptuels entre la raison et la déraison ne prennent sens que comme une approche partielle, utile ou non pour comprendre et déterminer mes rapports concrets avec la folie. Ils n’y sont pas tout à fait étrangers, car on peut bien dire, selon une formule connue, que la philosophie vise et consiste à « vivre sous la conduite de la raison ». Dans cette expression, la raison prend alors un sens bien plus riche que la pure faculté logique, qui, par elle seule, ne pourrait certainement pas servir de guide pour toute la vie, loin de là. Et de même, la déraison qui s’oppose à elle ne se limite pas à la défaillance des capacités logiques, mais elle signifie aussi d’autres formes de dégradation de cette raison philosophique qui nous importe ici. En effet, comme la philosophie, la folie concerne et touche tous les aspects de la vie, et contraint à être fou, c’est-à-dire à vivre en fou à divers degrés. La philosophie et la folie ne sont donc pas tant des façons de bien raisonner, de mal raisonner ou de ne pas raisonner du tout, que des manières ou des formes de vie opposées. On ne peut être fou la semaine et philosophe le dimanche. On pourrait très bien en revanche être soucieux de correction logique dans son travail, et négligent de cette sorte de cohérence dans ses autres activités. Il est vrai que tout le monde ne considère pas la philosophie comme nous. Certains peuvent certes la concevoir comme une activité théorique, de caractère scientifique, se consacrant à l’étude de certains objets, comme la science et ses méthodes par exemple, et ils peuvent trouver dans l’histoire des justifications anciennes et récentes à cette conception. Mais toute la tradition philosophique montre également une conception foncièrement morale de cette discipline, et c’est celle qui nous intéresse ici. Quant à la folie, elle comporte évidemment un aspect moral essentiel. La connotation même du terme en témoigne : son usage exprime une réaction de rejet plus ou moins affirmée. Et c’est pourquoi la médecine actuelle, qui cherche à rester moralement aussi neutre que possible, l’évite au profit d’expressions jugées moins moralement connotées telles que maladie mentale. Pour nous en revanche, notre point de départ dans le désir d’être philosophe implique l’évaluation d’un mode de vie, et partant un point de vue moral. Aussi, non seulement la philosophie se définit par rapport au désir d’elle, même si sa définition trouve des points d’appui chez les philosophes de la tradition, mais à son tour le sens de la folie qui nous intéresse a également la même condition de se référer à ce désir philosophique, tout en tenant compte aussi des significations habituelles du terme. Car c’est à cause de son importance pour la vie philosophique et pour évaluer cette importance que nous nous intéressons à la folie. Or, ce qu’elle représente principalement dans cette perspective, c’est l’existence d’un mode de vie foncièrement opposé à celui que nous voulons et qui représenterait une menace décisive pour le philosophe, soit sous la forme d’un accident lui retirant toute possibilité de mener philosophiquement sa vie, soit sous celle d’obstacles qui l’en détourneraient à divers degrés. Autrement dit, ce que signifie pour nous le terme de folie, c’est cette vie incompatible avec la philosophie et non quelque maladie mentale définie par la médecine, ni les modes de comportement bizarres, variables selon les époques et les contrées, que l’épithète de fou signifie dans l’opinion populaire. Quoique notre définition n’implique pas l’absence de recoupements avec ces représentations de la folie, celles-ci ne définissent pas la nôtre, même lorsqu’elles en sont voisines. Et cela ne signifie pas non plus que la folie ne signifie pour nous qu’un concept abstrait, fictif, indépendant de la réalité, d’une puissance destructrice de la philosophie. Car, de même que la philosophie se joue dans la vie concrète, la rencontre avec la folie et sa possibilité pour nous a lieu dans cette même réalité concrète, et l’influence réelle et possible de la folie sur nous et notre manière de vivre est un phénomène de notre expérience effective. Aussi la méthode de notre enquête, menée dans la vie concrète en vue d’estimer l’état dans lequel nous nous trouvons par rapport à un danger pour nous interne ou externe, est une forme de diagnostic, et plus précisément dans notre cas, un diagnostic philosophique.

L’incompatibilité entre la philosophie et la folie n’est donc pas ici la conclusion théorique d’un raisonnement abstrait ou d’une enquête empirique, mais le principe d’une redéfinition de ces deux termes en fonction de notre intérêt premier pour la philosophie, et par suite pour ce qui la contredit et la conteste effectivement, c’est-à-dire la folie. Celle-ci représente un danger interne pour le philosophe dans la mesure où elle pourrait le frapper et le rendre fou lui-même en affectant la disposition intérieure qui lui permet de mener une vie philosophique. Notamment, tout ce qui dégraderait sa raison, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire non seulement ses capacités de raisonner logiquement, mais aussi sa lucidité et son désir de conduire sa vie selon les exigences de sa propre discipline, tout cela représenterait une sorte de surgissement ou de développement intimes en lui de la folie. On comprend que les signes de l’apparition d’une telle ruine intérieure méritent l’attention et un diagnostic en vue d’y remédier si possible. Et ce diagnostic doit être philosophique, puisque ce n’est pas la folie telle que la conçoit le psychologue ou le médecin qui le menace, mais celle qui se conçoit à partir de la philosophie elle-même. Toutefois les obstacles à la vie philosophique peuvent également venir de l’extérieur, et particulièrement de la folie des autres, de ceux avec lesquels il faut vivre, et partager par conséquent en partie au moins leurs mœurs. Or, si le philosophe se définit par sa manière de vivre, il le fait non seulement par une disposition intérieure qu’on pourrait imaginer indépendante de la réalité extérieure, comme s’il pouvait s’abstraire simplement de la vie concrète, mais bien par une vie d’homme dans le monde réel, et il est donc affecté par celui-ci, par tout ce qui s’y trouve et s’y passe. Pour cette raison la folie des autres influe effectivement sur lui, tendant à le rendre fou éventuellement, ou à lui créer toute sorte d’obstacles. La question se pose donc de savoir dans quelle mesure il est possible de partager leur manière de vivre sans devoir abandonner la sienne propre. Car comment l’éviter s’il faut côtoyer ses semblables et vivre au moins en partie avec eux ? Y a-t-il des moyens de neutraliser dans sa propre vie les effets des autres dont il faut partager au moins extérieurement certains aspects de leur façon de vivre ? La vie d’ermite serait-elle une solution, là où elle est possible ? Mais, dans la vie concrète, on ne rencontre pas seulement la folie selon la définition que le philosophe en donne. Car de même qu’il voit en elle ce qu’il lui faut rejeter comme nuisible à sa manière de vivre, de même les hommes normaux autour de lui s’en forment une opinion selon ce qu’ils pensent devoir rejeter comme leur étant nuisible et menaçant leur propre mode de vie. Ils ont donc comme nous leurs propres fous qu’ils tentent de neutraliser aussi. Et, quoique pour une part leurs fous puissent être les mêmes que ceux du philosophe, ils sont souvent aussi différents des siens. Or, tandis que bien des fous dont le philosophe tente d’éviter la contagion ne soient pas vus comme tels par la société dans laquelle il vit, d’autres en revanche, quoique fous pour la société, ne correspondront pas à ceux qu’il juge tels. Et tout comme lui-même estime folles bien des personnes normales, celles-ci, considérant sa manière de vivre, ne la tiendront-elles pas pour folle ? Alors, voilà un autre aspect par lequel la folie le concerne, cette fois en tant que son mode de vie peut être proscrit par le sentiment qu’en a sa société. Et ce danger ne doit-il pas exister presque nécessairement ? En effet, comment le peuple se représente-t-il la folie ? Lui aussi, il rejette moralement les façons de vivre qu’il perçoit comme incompatibles avec la sienne, ou comme représentant pour elle une menace. Or ce qu’il défend, c’est la vie normale de sa société, et par conséquent, ce qu’il rejette comme fou, ce sont les modes de vie anormales. Les fous sont pour lui les caractères étranges, les originaux, bref justement ce que les philosophes doivent paraître à ses yeux, et cela d’autant plus qu’ils ont moins réussi à s’assimiler superficiellement. C’est pourquoi la nature de la morale normale et de ce qu’elle mène à considérer comme folie, est également un objet de diagnostic pour le philosophe. Elle importe en effet pour la considération des possibilités réelles de la vie à mener « sous la conduite de la raison ». Et ce genre de réciprocité du diagnostic manifeste un trait typique de la pensée philosophique lorsqu’elle prend au sérieux son caractère pratique : elle comporte un mouvement circulaire en ce que la conception de la pratique et de ses problèmes divers définit réciproquement le point de vue philosophique à partir duquel ils sont abordés.

Position du problème

A venir...

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Gilbert Boss


 

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